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 Claudius - Romanus

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Claudius

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MessageSujet: Claudius - Romanus   Lun 14 Juin - 20:17

VAMPIRE

Claudius








  • Nom : /

  • Prénom : Claudius

  • Date de naissance : Transcrite dans le nouveau calendrier grégorien, il serait né en décembre 909 avant notre ère.

  • Âge d'apparence : 25 ans

  • Lieu de naissance : Karkemish

  • Situation familiale : variable

  • Orientation sexuelle : bien qu'il faille savoir de temps en temps goûter à d'autres horizons pour éviter de rater ce qui en vaut le coup, il est clair que les jupons ont, et de loin, sa préférence

  • Pouvoir :Télépathie, télékinésie. Pouvoir singulier : au départ et pendant longtemps, Claudius pensa que la complicité qu'il découvrit tardivement avec les loups ne concernait que ces animaux. Le temps lui donna tord et élargit le champ des bêtes concernées. Cela dit toutes celles actuellement concernées partagent quelques traits sine qua non : ce sont des créatures sauvages, non domptées par l'homme et toutes carnivores ou charognards. Par complicité, il faut spécifier que le vampire ne peut pas forcer l'animal à faire quoi que ce soit qui aille contre sa nature ou ses capacités, les actes demandés doivent être simples ou ressembler au comportement naturel de la bête en question. S'il peut donc demander, par exemple à un corbeau de trouver une personne en particulier puis le guider jusque à elle ou bien s'élever en rond autour, il n'est pas possible que la faune lui transmette des conversations ou même de simples agissements. Ils ne sont pas non plus guidés à distance. Pour certaines espèces, il est même nécessaire de donner une contrepartie à un service rendu. Enfin, le vampire peut leur transmettre sa propre émotion, pourvu qu'elle soit très forte.

  • Groupe/Clan :Romanus




  • Caractère : Pour qui découvre Claudius, deux traits de caractère ressortent immédiatement : le goût de vivre et le cynisme. Le premier le pousse à satisfaire tous les sens, ce qui peut se traduire aussi bien par l'enchaînement de conquêtes que la découverte des arts, une chasse qu'une lecture, la participation à une fête que sentir les lieues s'écouler sous ses pas. Les petits plaisirs de la vie comme on dit, il ne se les refuse pas et les apprécie même au plus haut point. Le second lui donne paradoxalement l'air relativement insensible. A la misère d'autrui entre autres, y compris aux grandes catastrophes que subit l'humanité. Inutile d'attendre un quelconque patriotisme de sa part, pas plus que de la nostalgie. Il ne prend ombrage que de ce qui menace sa personne ou les choses ou les personnes lui tenant à cœur. En dehors de ça, vampires, humains, bêtes et autres, chacun peut bien faire ce qu'il veut de sa vie, il sera probablement le dernier à donner des leçons. Et puis quoi, chassez le naturel, il revient au galop, alors autant suivre sa nature s'en s'embarrasser de scrupules inutiles.
    Pour servir ces deux traits, est une logique inébranlable. La raison plutôt que les grands sentiments pour mieux protéger les sensations. Ce n'est même pas réfléchir avant d'agir car les siècles ont fait du raisonnement un réflexe.
    De son enfance dédiée à la guerre, il a gardé la ténacité, la stratégie, l'ardeur. Il n'est pas impossible non plus que l'appétit à vivre vienne de là : quand on a failli perdre la vie à plusieurs reprises, elle n'en a que plus de valeur. L'immortalité n'a rien changé à ça. Mais de sa vie mortelle restent aussi quelques émotions qu'il n'assume pas, qu'il nie absolument : regrets, remords, culpabilité. Grâce au pessimisme affiché, autant qu'à la vie exubérante et bien remplie qu'il mène, ces restes ressemblent plus à de vagues fantômes l'extrême majorité du temps. A quoi bon être mélancolique de toutes manières ? Ca ne sert qu'à vous gâcher l'existence et qui y gagne ? Personne ! Les serments, la fidélité jurée, c'est exactement la même chose. Et pourtant, pourtant, comment expliquer cette fascination éternelle pour la vie frémissante que l'on perçoit dans la chair de chaque être humain, étincelle de vie dont eux, vampires, sont définitivement dépourvus ? Question de faible, aussi n'y répondra-t-il pas.


  • Physique : (Facultatif) Ici


  • Histoire :
    Les Orientales

    Karkemish


    Le soleil était au zénith, tant que les hauts bâtiments de part et d'autre des passants ne leurs procuraient aucune ombre bienfaisante. L'air paraissait étouffant, piquant les narines des innombrables grains de sable qui encombraient la rue. Pour la majorité des habitants de Karkemish, c'était une heure qu'on passait traditionnellement dans la fraicheur bienfaitrice des murs de terre, de pierre pour les plus aisés. Il n'y avait dehors que quelques marchands, des enfants apparemment insensibles à la touffeur des lieux, qui sautaient de toit en toit, des pauvres bravant la chaleur pour quelques pièces. Et ceux qui n'avaient d'autres choix que de se rendre tout simplement d'un lieu à un autre. Leurs petits chevaux étaient couverts de sueur, secouaient souvent l'échine pour chasser les mouches, mais poursuivaient bravement leur montée vers la citadelle. Leurs cavaliers n'avaient pas vraiment meilleure allure. Et le terme qui leur seyait le mieux, n'était rien moins que : fourbus. Les épaules étaient basses, les têtes baissées, les tuniques et les bottes couvertes de sable. Mais bouclier et lance étaient encore fermement tenus et si l'on prenait la peine de lever les yeux, on découvrait que derrière la barbe qui leur mangeait le visage, les traits des nouveaux arrivants n'inspiraient pas l'envie de leur chercher des noises. Des guerriers.
    En tête de fil, Nacherib broyait du noir. Malgré son jeune âge, il avait déjà eu l'âme et le corps endurcis par les batailles qui agitaient la région. Les frontières avançaient, reculaient. Un peu trop pour la fierté hittite d'ailleurs. Il avait appris à maîtriser sa peur avant une charge, à dompter son stress pendant les traques nocturnes, à patienter, à affronter, à viser, à renoncer, à faire volte-face, à dormir à la veille d'une bataille, à se réjouir de chaque nouveau matin... Seulement la situation qui s'annonçait n'avait rien à voir. Elle était toute aussi dangereuse que ce qu'il avait déjà rencontré, mais infiniment plus pernicieuse, traitresse et autant se l'avouer, il avait peur. Au prochain tournant, ils y seraient.

    Nacherib avait arrêté son cheval qui renâcla, sentant l'eau et l'ombre toutes proches. Shamshi arriva rapidement à sa hauteur. "Eh bien ? Pourquoi t'arrêtes-tu ?" Son cadet claqua la langue d'agacement mais prit tout de même la peine de répondre. "Une dernière fois, j'aimerais que tu réfléchisses. Et que tu y renonces.
    - J'y ai déjà réfléchi et j'ai déjà décidé. Ne m'oblige pas à me répéter et contente-toi d'obéir.
    - Ainsi dois-je user d'arguments que j'aurais préféré garder pour moi. Tu prends des risques, soit ! Ce n'est pas moi qui t'en blâmerais, tu sais que je n'aime pas les lâches. Mais est-il bien nécessaire de risquer la vie de nos hommes pour...
    - Et la tienne", ironisa Shamshi.
    - Bon sang non !", se récria le plus jeune, l'œil furibard et piqué au vif par une telle insinuation. "Kubaba m'en soit témoin, tu es mon frère, je ne t'abandonnerai pas. Mais il ne s'agit pas...", d'exaspération il ne trouvait plus ses mots. Shamshi sembla prendre cela pour un renoncement et poussa sa monture à poursuivre son chemin. Son frère plaça alors son propre cheval en travers de la route provocant hennissements, piétinements de sabots qui attirèrent les regards des quelques passants. L'air de la petite troupe les persuada de s'éloigner tandis que leur chef pestait déjà à l'adresse de Nacherib : "Laisse-moi passer !
    - Non. Laisse-moi y aller seul. Il y a sûrement d'autres moyens. Tu prendrais le risque de mettre en danger tes épouses, tes enfants ? Sans parler des nôtres ?" Le jeune homme fit un geste pour désigner ceux qui les avaient suivis, mais sentit l'amertume l'envahir soudain, face au visage fermé de son aîné. Têtu comme une mule, il ne renoncerait pas. Aveuglé par sa passion, il était incapable de penser à autre chose qu'à Elle. Le monde aurait pu brûler qu'il en aurait été heureux si seulement cela avait signifié la contempler éternellement. Nacherib décida de faire une ultime tentative, de provoquer son frère et désormais seigneur depuis la mort de leur père. "Et tout ça pour une affaire de femelle, tu en trouverais des..
    - Ferme-la ! Tu la fermes ! Si tu tentes encore une seule fois de me persuader d'aller me perdre dans le désert pour échapper à Katuwas, je te jure..."
    Ils s'affrontèrent du regard quelques instants. Deux paires d'yeux aussi noires l'une que l'autre. Nacherib finit par détourner les siens, maussade et inquiet. Dans le monde féodal qui était le leur, l'obéissance était une valeur qui ne souffrait pas d'être violée, à moins de vouloir être rejeté au ban de la société. Shamshi parut se détendre de cette petite victoire, et tandis qu'il dépassait son frère, il ajouta d'un ton se voulant apaisant : "Tu t'en fais trop, mon frère. Le roi ne sait rien. Tu devrais me faire confiance, c'est moi le diplomate. T'ai-je jamais contredit pour ce qui était de la stratégie ?"
    Il avait déjà tourné l'angle.
    De mauvaise grâce Nacherib talonna son cheval pour qu'il suive le même chemin, intimant à la demi-douzaine d'hommes derrière eux de leur emboîter le pas. Tous ruminaient intérieurement, tous s'inquiétaient. Katuwas était un souverain d'une intelligence certaine, il administrait admirablement bien son royaume, redonnait confiance et fierté à son peuple. Mais il n'était pas célèbre pour sa mansuétude ni pour sa douceur. Il était absolu, ses épouses étaient Ses épouses. Un traitre n'était pas qu'un traitre, c'était un traitre et tous ceux qui l'avaient aidé de bonne volonté ou non, consciemment ou pas. D'ailleurs, il n'avait pas complètement tort : l'honneur commandait à chacun de venger le meurtre d'un chef de clan si cela ne relevait, comme l'adultère que d'affaires privées. En rasant entièrement tout l'entourage de ses victimes, Katuwas ne faisait que s'assurer que personne ne lui planterait plus tard un poignard dans le dos. D'un autre côté, Shamshi, aîné d'une famille noble était lui connu pour son habileté politique, son sens de l'observation, sa diplomatie, son absence de scrupules, qui l'avaient éloigné de la voie des armes, pour mieux exceller dans les ambassades, renforçant par les accords commerciaux et les alliances militaires, la puissance de Karkemish sur toute la région. Pourtant dès qu'il s'agissait d'Elle, il semblait perdre tous ses moyens et devenir aussi stupide qu'un gardien novice du sanctuaire d'Hattusha !
    Or, cela faisait plus de six mois qu'ils avaient quitté leur ville natale pour rejoindre Assur. Et quand tous ne souhaitaient plus que d'aller prendre du repos auprès de leurs familles, les rassurer quant à leur survie, Shamshi, lui, ne rêvait que de revoir les grands yeux verts de l'épouse préférée de Katuwas. Il semblait oblitérer totalement, la tentative d'assassinat qui avait précédé leur départ, les embûches plus nombreuses que de coutume sur le chemin qu'ils avaient parcouru. Sans parler de la mission suicide à laquelle ils avaient dû participer pour qu'Assurnasirpal accepte de négocier, et qui leur avait tant coûté en hommes. Et c'était encore un miracle qu'il y est eu des survivants ! Non aux yeux alanguis, transis de Shamshi, tout cela paraissait parfaitement normal et sans rien à voir avec la liaison qu'il entretenait avec la superbe reine des Hittites.
    Avis que ne partageaient aucunement ses hommes, et son frère le premier. C'était précisément pour ça qu'il avait retardé leur retour pour qu'ils pénètrent dans la ville durant l'heure la plus chaude de la journée, dans l'espoir bien vain que son aîné changerait peut-être d'avis au dernier moment, et qu'ainsi, avec un peu de chance, ne se trouvât personne parmi les rares présents dans les rues qui aurait été capable de le reconnaître et d'en avertir le souverain. Peine perdue...

    Le hilani royal se dressait avec une sévérité qui parût sinistre à Nacherib. Trop haut, trop dur, trop brut. Les lions montrant les crocs qui ornaient les bases des colonnes ne lui firent pas meilleur effet. Pourtant l'entrée de leur propre demeure en était aussi pourvue, mais ils étaient alors protecteurs, et non pas mauvais signes et sombres présages pour qui n'avait pas tout à fait la conscience tranquille. Il laissa à regret les rennes de son cheval à l'un de leurs hommes. Ils attendraient dehors, dans l'ombre de la cour centrale, pendant que les deux frères iraient faire leur rapport. Pénétrant enfin dans le bâtiment, le plus jeune des deux ne ressentit aucun soulagement à trouver enfin un peu de fraîcheur. Il était nerveux et ne pouvait s'empêcher de regarder autour de lui comme s'il avait été nécessaire de planifier une éventuelle fuite en catastrophe. Mais c'était mal connaître Katuwas.
    Le souverain les reçut dans une grande salle du premier étage, deux ouvertures donnant vers l'est, directement sur l'Euphrate qui scintillait en contrebas. Il était occupé à manger des fruits qui firent saliver le plus jeune des deux frères. Si l'aîné salivait aussi, c'était bien plus la présence des épouses et plus spécifiquement de la première, qui en était la cause. Vrai qu'elle était belle, avec ses yeux de chats, vert d'eau, et une peau dorée qu'aucune déesse n'aurait reniée. A faire flageoler les jambes de n'importe quel homme. Mais tout de même. Nacherib se sentit gêné en voyant un sourire sinueux animer les lèvres fines de Katuwas. Sous les épais sourcils sombres, il n'y avait pas la moindre trace de sympathie dans les yeux du souverain. Le jeune homme s'inclina rapidement, s'arrangeant pour que son geste frappe son frère et le sorte de sa torpeur. Shamshi sembla effectivement réaliser qu'il était plus que temps de jouer son rôle et salua à son tour. En réponse le roi se redressa et fit remarquer avec un sourire en coin : "Soyez les bienvenus. Kubaba rende fertiles vos retrouvailles auprès de vos épouses. Mais mes envoyés ont bien triste allure. Combien de chevaux avez-vous tué pour arriver à Karkemish avant la nouvelle lune ? Tout cela pour me porter au plus vite les nouvelles.. ?" Nacherib avala sa salive avec difficulté mais son frère ne sembla pas percevoir l'ironie acide qui s'était glissée dans les paroles qu'on leur adressait. Une fois encore, par sa simple présence, la reine des Hittites paraissait rendre sa cervelle bonne à rien. Au contraire, Shamshi eut même l'air de prendre ces mots pour des compliments et sourit fièrement à travers une barbe trop broussailleuse et sablée qui, si elle lui donnait l'air sauvage, ne l'enlaidissait guère. Oui il avait pour lui l'apparence, ce qui était un avantage dans sa position. Mais c'était aussi une raison de plus pour Katuwas de vouloir sa perte, lui qui, s'il ne manquait pas de finesse de jugement ni de ruse, était affligé d'un nez un peu tordu, d'yeux un peu trop rapprochés et d'un menton prognathe mal masqué par une barbe plus fournie que celle de tous les autres hommes d'alors. Nacherib n'avait quant à lui guère à se plaindre pour ce qui était du visage, mais c'était une chose qui lui passait par dessus la tête la majorité du temps : sur les champs de batailles un beau sourire ne vous sauvait pas et depuis qu'il avait pris femme, le besoin de séduire s'était naturellement bien moins fait ressentir, à moins de se trouver trop longtemps trop loin du foyer familial.
    "C'est que nous n'avons pas d'excellentes nouvelles à t'annoncer ô Katuwas." Le plus jeune avait été obligé de prendre la parole, tant son aîné paraissait loin de la terre. Néanmoins ces quelques mots le rappelèrent à l'ordre et Shamshi poursuivit en personne : "C'est malheureusement vrai. Assurnasirpal ne renoncera pas à prendre l'Urartu. Et je crains qu'il ne souhaite même faire de Nimrod sa future capitale, dès que son père, qui ne règne plus guère que pour les sots, sera mort. La seule chose qu'il nous a proposé pour nous éviter d'entrer en guerre, c'est une alliance. Contre l'Urartu.
    - Tu lui as bien évidemment fait savoir que nous ne pouvons pas trahir un royaume frère... Sans avoir d'assurance valable que notre allié d'aujourd'hui ne deviendra pas notre ennemi demain, sitôt que nous l'aurons aidé à abattre notre propre rempart.
    - Évidemment." Les yeux de Shamshi glissèrent vers sa maîtresse. Une fois encore ce fut Nacherib qui remarqua des signes inquiétants. Les narines du roi s'étaient pincées d'agacement face à cet "évidemment" d'une arrogance rare. Et ses yeux s'étaient assombris. Nacherib connaissait ce genre de regards, c'est celui qu'ont les hommes avant de tuer. Le souverain sentit l'observation du plus jeune frère et son visage se détendit, plus trace d'aucun énervement au fond de ces prunelles. "Qu'a-t-il répondu à cela ?
    - Il a dit qu'il avait bien trop à faire avec les Babyloniens pour rêver du nord de l'Euphrate et nous laissait le soin de garder les côtes contre les Peuples de la mer." Le souverain eut un sourire jaune, et malgré la situation, Nacherib sentit ses propres dents grincer. C'était une offense que de rappeler ainsi aux Hittites l'existence des Peuples de la Mer, qui avait si bien réduit à rien leurs ancêtres que pendant des siècles, Hittite n'avait plus voulu dire grand chose, ni n'avait plus vraiment fait peur à personne. Mais la roue avait tourné. Ils étaient de nouveau une force avec laquelle il fallait compter, et c'était une erreur de la part d'Assurnasirpal de croire qu'il pouvait insulter, même si petitement, Katuwas sans s'en mordre les doigts, au moins quelque peu. "Mais il a également proposé d'autres garanties. Les liens du sang. Assurnasirpal a clamé devant sa cour qu'une union de nos deux peuples, par des mariages respectifs, sauraient nous renforcer tous.
    - Mais ils ne sauraient avoir lieu avant l'attaque de l'Urartu, ou bien ce serait donner l'alerte à notre éventuel ennemi. Et nous nous retrouvons de nouveau contraints de vouer une confiance aveugle à Assurnasirpal..." Nacherib s'était détendu depuis que la discussion avait pris, semblait-il, un tour tout politique. Il soutint donc sans difficulté le regard songeur de son souverain, lequel caressait sa barbe rêveusement. "Shamshi, ton frère semble las, et je suis certain qu'il en est de même pour tes hommes au-dehors. Ceci n'est que diplomatie et combinaisons politiques. Laisse-donc tes gens retrouver leurs familles tandis que nous discuterons de la marche à suivre avec ce serpent d'Assyrien ! Je t'invite à te restaurer en ma demeure. Nacherib, je te suis reconnaissant de tes services. Baal ne t'ôte jamais la force dont il t'a fait don. Va."

    Le soulagement avait donc été de courte durée. Tandis qu'il s'inclinait devant Katuwas, le jeune homme sentit de nouveau l'inquiétude l'étreindre. Si les hommes furent ravis de voir leur temps d'attente écourté, lui ne put s'empêcher de se retourner souvent, se demandant... A quoi bon ? Les dés étaient jetés. Sitôt qu'ils pénétrèrent dans la cour de leur propre hilani, ces sombres pensées fuirent au loin tandis qu'une flopée de marmots sortaient accueillir leurs géniteurs. Certains restaient interloqués de ne pas voir leurs pères parmi les autres mais à ce moment précis, ceux qui se retrouvaient ne se soucièrent que de leur propre bonheur d'être en vie et ensemble. Quant à Nacherib, il échangea des regards graves avec les veuves qui comprirent leur nouvelle situation d'un coup d'œil. Il s'inclina devant elles, fit les louanges des morts comme il était de coutume, assura qu'on ne les abandonnerait pas. De fait, elles épouseraient les survivants, afin que le petit clan qu'ils formaient tous n'éclate pas, que les enfants aient toujours un père, que personne n'aurait à quitter l'hilani qui abritait les huit foyers qui étaient les leurs depuis des années. C'était ainsi qu'allaient les choses. Mais à son tour, ces pensées furent reléguées au loin dès lors que Duro-Mama parut sur le seuil, un tout petit garçon à la main et un ventre rebondi en avant. Elle était loin, très loin d'être aussi belle que la reine. Elle n'était même pas aussi belle que les deux femmes de son frère. En fait, quand on la lui avait désignée pour être son épouse, du haut de ses seize ans il avait décrété que c'était une injustice et s'était résigné de mauvaise grâce à servir à une alliance clanique. Il avait eu tort. Cela faisait longtemps qu'il ne remarquait plus qu'elle avait les joues un peu trop osseuses, les sourcils trop forts, le front un peu trop haut. En trois ans, il avait découvert un esprit vif et malicieux, un appétit à vivre qui ne souffrait aucune contradiction, une bonhommie, un optimise, une chaleur qui lui réchauffait l'âme chaque fois qu'il la retrouvait. De son côté Duro-Mama n'avait pas été enchantée d'avoir à épouser un guerrier, un garçon qu'on disait bagarreur et dur, un peu cruel. Mais cela faisait longtemps qu'elle ne remarquait plus les armes qu'il portait, les cicatrices anciennes et récentes, qu'elle était fière de son statut plutôt que d'en déplorer la barbarie, elle avait découvert un même penchant à rire et à croquer l'existence que celui qui l'animait elle. Si bien qu'en fin de compte, en trois ans, il n'avait jamais cherché à avoir une autre épouse et n'y pensait toujours pas, quand elle n'avait jamais ressenti le besoin de prendre un amant ni n'en rêvait. Nacherib souleva son fils comme s'il ne pesait rien, le posa sur ses épaules et serra fort sa femme, l'embrassant avec la fougue d'un homme qui a passé les deux dernières semaines sur les routes, goûtant le gonflement des seins que la grossesse avait si bien garni.
    Puis la pensée le frappa soudainement qu'il n'aurait pas dû s'en réjouir. Une femme grosse de plus de cinq mois, il est déconseillé de lui faire prendre la route. Et pourtant il avait pris sa décision dès qu'il était sorti de la salle de réception de Katuwas et en avait informé les hommes. Et tous avaient été d'accord. Autour d'eux d'ailleurs, ils informaient déjà les femmes, et déjà les sourires se fanaient. Le jeune homme prit entre ses deux mains le visage de son épouse, et comme il plongeait son regard dans le sien, il vit que Duro-Mama sentait l'orage approcher aussi sûrement que si elle avait entendu le tonnerre gronder au loin : "Nous allons faire la fête, comme chacun s'attend à ce que nous le fassions, puisque nous sommes revenus sains et saufs. Mais je veux que toi, et toutes les femmes, vous prépariez à partir aussitôt que j'en donnerai l'ordre. Et même... Même si Shamshi s'y oppose. En fait, dès qu'il sera de retour, il faudra le faire boire suffisamment pour qu'il ne puisse rien dire. Est-ce que tu m'as compris ?
    - C'est... C'est à cause de la reine, n'est-ce pas ?
    - Comment sais-tu ?" Il avait pris soin de n'en jamais parler, par loyauté envers son frère mais aussi par crainte des oreilles indiscrètes. "Des bruits courent, répondit-elle doucement. Et je suis bien placée pour pouvoir les interpréter." Elle hésita, observa brièvement les deux épouses de Shamshi. Elles se tenaient dans l'encadrement de la porte interrogatrices, un pli entre leurs sourcils marquant leur agitation. "Elles savent. Elles m'en ont parlé.
    - Alors tu sais que nous sommes dans une situation dangereuse. Shamshi est auprès de Katuwas, et j'espère que pour préserver sa réputation, et ne pas passer pour un chapon incapable de s'assurer de la fidélité de sa femme, il ne tentera rien de face. C'est notre seule chance."

    Ils avaient donc tous fait semblant de préparer la fête. Tandis que les femmes préparaient les boissons et la nourriture, les hommes s'étaient taillés la barbe, brosser voire tresser leurs longs cheveux noirs, s'étaient lavés le corps, ornés les oreilles de pendants discoïdaux, mis leur plus beaux vêtements. Et puis les femmes s'étaient habillées également, avaient mis leurs bracelets, leurs colliers, avaient parfumé leurs cheveux et huilé leurs corps. Tous avaient noirci leurs yeux de khôl. Entre toutes ces activités, ils s'étaient tous évertués à mettre de côté tous les biens nécessaires à la survie. En cuisinant, les épouses mettaient de côté les vivres non périssables. En se vêtant les hommes préparaient les tissus, les tentes. Les enfants s'occupaient des chevaux. Ils portaient tous sur eux, tous les objets de valeur, sans que cela eut l'air surprenant, puisqu'il s'agissait de fêter un retour. Les voisins apportèrent de la bière et des pains pour leur souhaiter la bienvenue. Mais ils ne furent pas invités à rester. Demain, leur répondait-on, on fêterait plus grandement encore, mais ce jour puisque Shamshi était avec le roi, on se contenterait de se réjouir en famille.
    Quand le chef de clan revint d'ailleurs, alors que la nuit tombait, il ne fut pas nécessaire de le faire beaucoup boire, il semblait déjà fort saoul. De le voir ainsi, titubant mais visiblement indemne, Nacherib se demanda s'il n'était pas paranoïaque. Shamshi rapportait même des fruits superbes, don du roi. Mais son cadet décida qu'il ne tenait guère à prendre le risque. Il se souvenait de l'œil de Katuwas quelques heures plus tôt, il se souvenait des trop nombreux incidents qui avaient éveillé sa méfiance ces derniers mois. Sitôt que le maître de l'hilani fut assis pour vider de nouveaux pichets de bière, servit de bonne grâce par ses épouses, goûtant les fruits qui lui avaient été offerts on commença à faire partir les autres femmes, et les enfants. Discrètement par petits groupes. Les sabots des chevaux avaient été emmaillotés dans des linges, ils étaient tous couverts d'amples tissus sombres, remontés jusque sous leurs yeux. Le khôl achevait de noircir une peau qui aurait pu être trop blanche à la lueur des étoiles. Les gardes de la porte sud étaient des amis : ils les laisseraient passer. Et ils avaient de la chance, le second rempart n'avait pas encore été achevé de ce côté-ci. Nacherib vit partir Duro-Mama et son fils, une datte à la main, avec les épouses de Shamshi, accompagnés de deux des hommes. Ils ne reviendraient plus maintenant qu'il ne restait plus que les deux frères. Et maintenant allait commencer la partie la plus épineuse de toute l'opération : faire se mouvoir un homme saoul de façon discrète.


    Tyr
    Le soleil était au zénith, et même protégé par une épaisse toile de lin, Nacherib sentait sa force brûlante. Le vent du désert lui-même, agitant les tissus comme des voiles horizontales, n'apportait guère de réconfort tant il était chaud. Ce fut dans ces circonstances que sa conscience lui était lentement revenue. La conscience du corps d'abord, brûlé, sec, craquelé et douloureux. Les souvenirs ensuite. Celui d'avoir vu le visage de son frère prendre une teinte grisâtre alors qu'il l'avait levé, passant son bras par-dessus ses épaules pour mieux le soutenir. Shamshi s'était mis rapidement à vomir du sang et la mort n'avait plus guère tardé à le prendre. Nacherib avait alors réalisé dans un sursaut de lucidité désespérée ô combien il avait été stupide. Il le savait bien pourtant, à quel point Katuwas était plein de ressources quand il s'agissait d'éliminer un obstacle de sa route, et il aurait dû se méfier de son cadeau. Cadeau empoisonné, sous l'apparence de fruits juteux et fermes. Bras ballants devant le cadavre encore chaud de son aîné, il s'était aussi rappelé la datte dans la main de son propre fils, avait jeté un œil perdu à la jatte presque vide de fruits. Combien avaient été mangés par les autres membres du clan ? Combien allaient en mourir ? Souvenir de la fuite ensuite, il avait semblé finalement que le départ de toute cette petit famille ne fut pas passé si inaperçu qu'ils l'avaient espéré. D'ombre en ombre, le cœur battant à s'en faire péter les veines, le jeune Hittite avait passé la moitié de la nuit à trouver un moyen de quitter la cité en vie. Souvenirs de désert, nuit, jour, nuit, jour. Il était parti dans la mauvaise direction, la poursuite dont il était l'objet ne lui ayant guère laissé de choix. Il s'était perdu. Seul, sans nourriture ni eau. Il avait marché, encore et encore. Nuit, jour, nuit, jour, nuit. Quand on oublie qu'on est un homme et qu'on ne devient plus qu'une bête dont le seul désir est de survivre encore quelques heures. Encore. Le néant. Mais le monde sans doute est plus petit qu'on ne croit : une caravane était passée non loin de lui, ses chiens avaient senti un homme presque mort. Il avait été ramené au monde des vivants. Il s'était éveillé sous l'ombre d'une toile de lin.


    Cela avait eu lieu plusieurs mois plus tôt. Désormais, sous ses yeux, apparaissait l'impressionnante cité de Tyr, entre terre et mer. Des hauteurs, on distinguait au loin sa sœur, Sidon. Boulnakh eut un sourire satisfait qui arrondit encore une face déjà grasse et rebondie. "Une belle cité, hein ? Elle rivalise avec Babylone !
    - Babylone est belle, elle aussi.
    - Mais Babylone pue ! Elle sent l'eau stagnante à trente lieues ! Tyr, Sidon, Byblos : voilà des cités saines ! Il n'y a rien de mieux que le vent marin pour vous soigner d'une longue route ! Et pour vous apporter de l'or !" , ajouta-t-il en partant d'un rire franc, frictionnant l'une contre l'autre ses mains potelées. Nacherib ne put retenir un sourire. Boulnakh était sûrement le plus fieffé marchand qu'il eut jamais rencontré. Et pourtant, les dieux savaient comme il avait pu le haïr lorsqu'il l'avait rencontré. Le commerçant l'avait convaincu de ne pas repartir sitôt qu'il s'était retrouvé sur pieds et avait même été jusqu'à lui refuser une monture et des provisions, jusqu'à le menacer de l'attacher sur un mulet s'il repartait pour le nord. Il fallait être réaliste, avait-il assené. Le Hittite était seul. Avec un peu de chance il était considéré comme mort, mais s'il retournait sur l'Euphrate il était probable qu'il le devienne pour de bon. Quant à sa famille, Boulnakh n'avait pas été tendre et n'avait guère cherché à atténuer ses craintes, après avoir entendu toute l'histoire. D'une, il était plus que probable que son fils était bel et bien mort, et que ce fut le cas de tous les autres qui avaient goûté aux fruits. De deux, les survivants étaient réalistes et avaient dû se hâter vers les plateaux anatoliens, se réfugier auprès de la famille de Duro-Mama. Ce clan avait toujours eut des velléités séparatistes, calmées par le mariage. Ils prendraient soin de ceux qui avaient survécu, mais il était plus que probable que Katuwas y ait envoyé des espies. Quelques femmes, des enfants, et des hommes sans noblesse, il pouvait peut-être fermé les yeux, surtout s'ils étaient peu nombreux et misérables. Mais si lui, Nacherib se montrait... Et puis de toutes manières c'était désormais trop loin, représentait des semaines de voyage qui le fatiguerait. S'il voulait revenir un jour, il faudrait que ce soit en force, et certainement pas seul. Pour finir Boulnakh s'en était pris au ridicule sens de l'honneur hittite, arguant que ce serait leur perte, qu'il n'y avait qu'eux pour admirer une chose aussi stupide et que c'était même la raison pour laquelle, lui, le marchand, faisait avec eux les affaires les plus lucratives. Pendant des heures, il avait réduit en charpie la fierté clanique du rescapé, profitant de sa faiblesse pour ne pas risquer de se prendre une beigne en réponse à toutes ces insultes. Quand bien même le constat était cruel, il avait bien fallu se rendre à l'évidence, le commerçant parlait avec sagesse en dépit de son vocabulaire cru et sans fioriture. Revenir, c'était agir comme son frère l'avait fait, en privilégiant le cœur et les tripes à la tête. Mais avec le résultat qu'on sait.
    "Voilà des paroles qui me parlent !" La voix rauque qui venait de couvrir les gloussements de Boulnakh était celle d'un colosse borgne qui commandait aux quelques hommes armés de la caravane et servait parfois d'argument musclé dans les tractations qu'effectuait son maître. En échange, il était payé rubis sur l'ongle. A tel point qu'il aurait pu mener une vie de nabab s'il l'avait désiré. Il semblait pourtant que Dat-Namu aimât trop le train qui était le sien pour changer d'existence et troquer le nomadisme pour la sédentarité. C'était bon pour les faibles, les pleurnichards, les imbéciles et les ratés en tous genres selon lui. Le géant ne manquait d'ailleurs jamais une occasion de raconter une anecdote sur les nombreux voyages qui avaient fait son histoires, et chacune d'entre elles était salée d'un citadin jouant toujours le rôle de l'idiot, de la victime parfaite. Pour Nacherib qui avait pourtant déjà voyagé assez, cela éveillait chez lui des rêves de découvertes et d'aventures qu'il n'aurait pas cru pouvoir ressentir dans la situation qui était la sienne. Et qui le faisait se sentir un peu coupable. C'était ainsi depuis qu'il avait accepté de suivre Boulnakh jusqu'à Tyr, de compter parmi les hommes dévolus à la sécurité de la caravane : le Hittite oscillait perpétuellement entre la curiosité, la découverte, le plaisir de couvrir des lieues et des lieues non pas pour faire la guerre ou de la politique, mais uniquement pour gagner en confort, l'envie d'en voir encore plus, l'impression de liberté d'une part, et de l'autre le manque que provoquait l'absence de ses proches, le tourment de ne pas savoir ce qui leur était advenu, la crainte douloureuse d'en avoir trop perdu, et le poids du regret de ne pas être auprès de ceux qui étaient encore en vie pour en prendre soin. Ses compagnons de route avaient remarqué comme il semblait lunatique, passant aisément du rire à une colère noire, de la mélancolie à l'enthousiasme, de la malice à la dépression, mais ne semblaient pas s'en formaliser. Il en allait de même avec les femmes. Le problème n'était pas tant la fidélité : quand un homme est loin de chez lui, particulièrement quand il est jeune, eh bien ma foi, la nature étant ce qu'elle est, il goûte aux beautés autochtones, qui avait à y redire en-dehors des Hébreux et leur méchant dieu aux règles impossibles à observer ? Ce qui le tourmentait en réalité, c'était d'être dans l'ignorance la plus totale quant à ce qui était finalement arrivé à Duro-Mama : était-elle vivante ? Était-elle libre ? Saine et sauve ? Ou au contraire... Toutes ces questions le rendaient nauséeux, il les chassaient que pour n'y penser qu'encore plus la fois suivante.
    Pourtant il fallait bien vivre. Cela faisait au moins une question qu'il ne se posait jamais.

    Parvenu dans son "humble demeure" non loin des quais de Tyr, Boulnakh eut la surprise de se voir accueilli par un personnage de marque. Rien moins que le grand prêtre de Shashga, qu'on nommait ici Astarté. Ithobaal en personne. Celui-ci, sans barbe, le crâne luisant, avait une façon d'être qui donnait à chacun l'impression d'être considéré comme un moucheron. Impression assez désagréable pour rendre le personnage antipathique à tout un chacun à la première rencontre. Sitôt qu'il en apprit l'identité, Nacherib devina que l'homme imberbe ne devait certes pas son rang à ses bonnes relations. L'individu devait être riche, ou venir d'une famille puissante. Il s'avéra que les deux étaient vrais, mais qu'en plus de cela, Ithobaal savait user du plat de la langue et que ses discours mystiques en avaient touché plus d'un. L'homme, jeune encore, arborait une large bouche lippue qui se faisait le reflet de toutes ses expressions. Et la plus fréquente d'entre elles était la morgue. Cependant, il n'arborait pas la graisse qui enflait habituellement les prêtres et plus encore ceux occupant de hauts postes. Il était même vêtu sobrement pour son rang, et ceci lui donnait quelque chose de noble, hiératique et martial, qui imposait le respect en dépit de la répulsion qu'évoquait son attitude condescendante. Le grand prêtre consentit à se lever à l'arrivée du maître de maison et salua chacun selon son statut. Après quoi, tous furent chassés aimablement de la pièce où Ithobaal et son hôte allait converser.
    Nacherib entreprit de profiter de ce temps pour aider à décharger la caravane. C'était bien le moins qu'il puisse faire après avoir été sorti vivant du désert. D'autant que l'ouvrage lui était facilité par la présence d'Ardadu. La jeune femme lui avait offert plusieurs fois des nuits agitées au cours du voyage et s'était mise en tête de lui apprendre tout ce qu'elle savait du commerce. C'était une femme libre, qui profitait d'être la nièce de Boulnakh pour mener sa vie comme elle l'entendait, usant souvent de ses charmes pour amener certains clients à mieux se faire flouer par son oncle. Intelligente, elle maîtrisait déjà de nombreuses langues malgré ses dix-sept courtes années. D'ailleurs, c'était ainsi qu'ils avaient fait connaissance, lorsque le Hittite avait émis le souhait d'apprendre de nouveaux langages. Il parlait sa langue maternelle, et le sumérien, connu dans tout le monde oriental. Or la décision de suivre les conseils du marchands avait impliqué la possibilité d'avoir à faire de nombreux voyages avant de pouvoir retourner vers Karkemish. Autant les faire sans être tributaire d'un interprète.
    Peu de temps s'écoula pourtant avant qu'un des caravaniers ne l'interpelle. Boulnakh le demandait. L'esprit pour une fois uniquement encombré de sa curiosité, le jeune homme retrouva la salle parfumée d'encens où les deux hommes s'étaient entretenus. S'y trouvaient par ailleurs le géant borgne, assis en tailleur sur une natte, son unique œil dardé sur Ithobaal, plein d'interrogation paisible.
    "Je t'ai fait appelé parce que j'ai cru comprendre que tu portais les armes là d'où tu viens, n'est-ce pas ?, commença d'emblée le marchand.
    - Oui.
    - Eh bien je t'offre de payer la dette que tu as contractée envers moi lorsque j'ai sauvé ta peau du désert, Nacherib. Le grand prêtre a besoin… de quelques hommes. Fiables, mais n'appartenant à aucune des factions de Tyr. Des qui n'ont pas froids aux yeux et pas peur du sang. Je lui offre mon borgne et sa troupe. Et toi. Tu ne seras donc pas payé. Mais ce serait l'occasion pour toi de te faire de nouveaux amis hauts placés et peut-être une bonne position dans une des villes les plus importantes du monde ! Alors, que dis-tu de ça ?" Le jeune homme s'assit au côté du colosse, dans une position semblable : les tractations étaient ouvertes. "Je ne peux pas répondre sans en savoir plus.
    - La parole de celui qui t'a sauvé la vie ne te suffit pas ?
    - Sauf ton respect grand prêtre, non.
    - Cela prouve au moins que tu n'es pas stupide. Bien. Il s'agit de débarrasser Tyr d'un incapable doublé d'un fratricide. Plus il vivra, et plus la cité risque de ne devenir plus qu'un port sans intérêt. Cela ne se peut. Astarté ne saurait le permettre. Aussi ai-je conçu l'ambition de mettre un terme à son existence.C'est une noble tâche qui vous sera confiée et Tyr vous en sera reconnaissante.
    - Tu as un plan, grand prêtre ?, coupa Dat-Namu comme si la question de savoir s'il allait participer ou non ne se posait pas.
    - Naturellement. Je vous le dirai si vous acceptez. Autrement, je ne peux pas prendre le risque de..
    - Pardonne moi de t'interrompre, grand prêtre. Mais en ce qui me concerne je n'accepterai que si je connais le plan. J'ai déjà vu de nombreux hommes mourir bêtement parce qu'ils suivaient des chefs qui avaient trop d'orgueil pour soumettre leur stratégie à l'opinion des autres. Je dois ma vie à notre hôte, certes, mais je serais stupide de la perdre aussi vite pour vouloir la rembourser trop promptement.
    - Je vois que l'arrogance hittite n'est pas un mythe... On dit que c'est ce qui vous a perdu par le passé.", rétorqua Ithobaal. Un instant, il sembla que les négociations s'interrompraient là. Les deux hommes s'affrontaient du regard, le prêtre contre le guerrier, le puissant contre l'apatride, le Syrien contre l'Anatolien. Nacherib s'était mordu les lèvres pour ne pas répondre à la remarque venimeuse, pour éviter d'embarrasser celui à qui il devait la vie. Mais il lui était difficile de masquer comme son sang commençait de bouillir. C'était un service gratuit que lui demandait cet homme, et qu'importait que ce fut le souhait de Boulnakh. Malgré cela, Ithobaal se permettait de lui parler comme s'il n'était qu'un serviteur, l'insultait. Ça lui fouettait les nerfs et réveillait toute la rancœur accumulée ses deniers mois. Pourtant... "Que de violence dans tes yeux... Astarté doit t'aimer. Toi et le borgne, je ne pourrais rêver meilleurs outils pour la servir. Soit, je vais vous révéler mon plan.. … Et je vous conseille, pour le bien de tous, de ne pas me refuser ce service après cela."

    Le plan était à la fois simple, efficace et brutal. En plein jour. Phelles devait perdre la vie et sa couronne aux yeux de tous, afin que tous sachent qui prenait sa place. Le coup d'état n'eut lieu que deux jours après l'arrivée de la caravane. D'un côté, Ithobaal resterait au palais où il se proclamerait roi sitôt qu'un messager lui aurait confirmé la mort de son rival. Phelles était paranoïaque, à raison, et s'entourait de gardes plus que de raison. Si bien que lorsqu'il sortait, le palais perdait en défense. Ainsi le grand prêtre aurait le champ libre avec ses propres soldats pour prendre le siège royal en toute impunité. D'un autre côté, Dat-Namu, ses hommes et Nacherib, devaient se charger du roi. Ils étaient trop peu pour qu'une attaque frontale fut efficace même au beau milieu d'une rue propice au chaos et au mauvais coup. Ils étaient tous vêtus comme de simples passants, leurs longues tuniques cachant d'épaisses plaques de cuir et de cuivre protégeant leurs dos et thorax. Mais leurs têtes étaient nues. Il s'agissait d'agir rapidement, de tuer Phelles au plus vite et de plonger ses guerriers dans l'effroi dans un temps record, puis de s'éparpiller sans se retourner. Cela impliquait de faire preuve d'une grande barbarie et ceci sans se faire tuer. Pourtant la barbarie, chacun des hommes qui composaient cette petite équipe l'avait déjà vue, elle faisait partie de la guerre où elle était une arme comme une autre. Et chacun des hommes s'y laissa coulé avec sauvagerie comme s'il était né pour elle. Le roi fut décapité par Dat-Namu. Ce fut celui dont le sort fut le plus enviable, car ceux qui l'entourèrent, gênés par la foule, leur trop grand nombre, surpris, sans comprendre ce qui leur advenait, se faisaient tailler les jarrets, couper les bras, éventrer sans coup de grâce... Le sang coula à flot et l'odeur putride des corps ouverts se répandit rapidement. Les assaillants poussaient des cris qui leur montaient des tripes, et ces faces hurlantes finirent par provoquer la panique chez ses soldats de palais. On avait sous-estimé la paranoïa de Phelles cependant. Et tout aurait pu finir au plus mal pour les desseins d'Ithobaal. Le roi de Tyr avait pris soin de placer une doublure au cœur de ses soldats et c'était elle qui s'était faite si bellement décapitée. Quant à lui, en bon lâche qu'il était, il avait fui dès qu'il en avait vu l'opportunité.
    Le sang battait aux tempes de Nacherib et celui-ci n'éprouvait rien d'autre qu'une exultation incomparable à tuer et défendre chèrement sa vie, lorsqu'il avait vu cette mauviette disparaître dans une ruelle. La violence, quand on s'y abandonne, rend les hommes fous dit-on. Elle éveille également l'instinct de chasse qui réside en chacun d'entre eux. Sans même y réfléchir, sans même savoir qui il poursuivait, le Hittite s'était jeté sur les talons du fuyard. Le jeune homme avait ressenti une excitation jouissive à rattraper sa proie à chaque foulée, qui l'avait laissé songeur lorsqu'il y avait réfléchi plus tard. Se rapprocher encore et encore, finir par entendre le halètement de l'homme qu'il allait tuer sans le moindre doute. Même au cœur des plus violents affrontements qu'il avait vécu, jamais Nacherib n'avait expérimenté un tel.. accomplissement, une ivresse qui vous aiguisait les sens plutôt que de les amoindrir. Avait-il toujours eu cela en lui, ou n'était-ce que l'expression de la frustration de ces derniers mois ? Le fuyard, n'était-il pas l'image de ce qu'il ne pouvait accomplir ? Cela aurait expliqué en tous cas la mise à mort longue et cruelle à laquelle il s'adonna, l'aurait expliqué d'une façon plus humaine. Mais qui saurait jamais ce qu'il en était vraiment alors ?
    Ce fut le borgne qui le retrouva bien plus tard, la nuit étant déjà tombée. Le sang sur sa lame avait séché depuis longtemps et le colosse haletait d'avoir parcouru les rues au petit trot. A la recherche du Hittite ? Nullement, étant donné la situation, on se souciait de son existence comme d'une guigne. Seulement Ithobaal avait annoncé la mort de Phelles, s'était fait nommé roi, et de nombreux témoins avaient bien cru voir l'ancien souverain se faire trancher la tête de belle manière, alors que certains des hommes du grand prêtre d'Astarté avait finalement identifié cette même tête comme n'étant pas le royal chef qu'ils espéraient. Oh ce fait ne s'était guère ébruité, mais dans la maison d'Ithobaal, chacun gagnait en anxiété : où était Phelles, à quel moment allait-il subitement réapparaître et plonger la ville dans la guerre civile en réclamant qu'on lui restitue son trône ? Il fallait le rechercher, le trouver vite et discrètement, et déjà beaucoup baissaient les bras et désespéraient qu'un coup d'état si rondement mené risquait de tomber à l'eau pour "si peu". Que diraient les nobles en ne reconnaissant pas la tête qui serait exposée le temps qu'Ithobaal affirme son pouvoir ?
    Jusqu'à ce que Dat-Namu retrouve Nacherib. "Qu'est-ce que tu fais ? Est-ce que personne ne t'a dit que..." Et puis le géant s'était interrompu, avait oublié d'intimer au jeune homme d'engager immédiatement les recherches plutôt que de jouer avec le futur cadavre d'un fuyard. De son unique œil il scruta les traits martyrisés du pauvre homme, tandis que le Hittite lui-même levait un regard surpris vers le colosse. Surpris de le voir là, et surpris de ce qu'il venait de faire lui-même. Et sa surprise augmenta d'un cran lorsque l'œil de Dat-Namu s'éclaira soudain, l'homme partant d'un rire qui tenait plus de l'aboiement que d'autre chose, au point de se tenir les côtes. Quand finalement son hilarité cessa, le géant se pencha sur le souverain avec un sourire amical : "Vous voilà enfin, Altesse. On vous cherchait partout. Si vous le permettez, j'aurais besoin de votre tête." Ni une ni deux, celle-ci fut tranchée aussi proprement que la précédente. "Je l'aurais aimée plus propre, mais... On dira qu'elle s'est faite piétiner dans la mêlée et voilà tout ! Eh là Nacherib, ne reste donc pas là avec cet air d'ahuri ! On va apporter cette tête au prêtre et on ira s'en jeter un petit après pour nous récompenser de nos bonnes œuvres." Aucun des deux hommes qui quittèrent alors la ruelle, l'un riant de nouveau de soulagement et de plaisir sauvage, ne remarqua la silhouette qui les guettait dans l'ombre, un large sourire carnassier accroché aux lèvres.

    Quelques heures plus tard, le soleil dardait ses premiers rayons par-dessus l'océan et Nacherib s'étendait, essoufflé et couvert de sueur auprès d'Ardadu. "Eh bien… On dirait que faire couler le sang donne de l'ardeur aux hommes", fit-elle remarquer avec un sourire malicieux. Elle n'eut pour réponse qu'un haussement d'épaules et un regard vague, ce qui eut le don de lui faire lever les yeux au ciel. Son ton gagna en agacement : "Te revoilà mélancolique ! A quoi cela peut-il bien te servir, hein ? Et à ta femme ?
    - Quoi ?
    - Surtout, ne me prends pas pour une idiote, Nacherib. Et ne vas pas t'imaginer que j'ignore pourquoi tes humeurs te font ressembler à une girouette ! Dis-moi, où qu'elle soit, et vivante ou non, imagines-tu vraiment qu'elle voudrait te voir te morfondre ? Quelle femme voudrait d'un homme pleurnichard, hein ?
    - Je ne pleurniche pas !", s'était-il écrié, saisissant sans douceur les deux poignets de la femme tandis qu'il se redressait soudain. Ses yeux s'étaient faits ombrageux. Mais cela avait pu impressionner Ithobaal, ce n'eut guère d'effet sur Ardadu qui poursuivit avec fermeté : "Et si elle est de ce genre-là, alors elle ne te mérite pas ! Puis…", son ton changea de nouveau, se fit plus doux et plus espiègle. "Si tu as besoin d'une excuse, dis-toi donc que je t'entretiens pour elle. Que ferait-elle d'un époux qui ne saurait pas mieux s'y prendre qu'un puceau, je te le demande un peu !", pouffa-t-elle. Le jeune homme battit un instant des cils, soufflé par le culot de la nièce de Boulnakh puis, en dépit de toute sa volonté, ne réussit guère à s'empêcher de sourire, d'abord en coin puis franchement, et finalement gourmand. Mais elle paierait bien cet affront : il allait tant l'épuiser qu'elle devrait passer la journée à s'en remettre !


    Tyr avait vu sa mort. Il n'avait pas fallu longtemps. Elle s'était présentée sous la forme d'une flèche reçue en pleine nuit au travers de la gorge. Il s'avéra par la suite que le fils de Phelles avait entrepris de tuer chaque homme ayant participé au meurtre de son père ; bien en vain puisqu'il fut pris au bout de trois meurtres. Mais Nacherib eut la malchance – ou bien son contraire ? - d'être de ces trois là. Une telle douleur, ça ne s'oublie pas. De rage stupide il avait brisé le bois pour l'ôter de sa gorge ? Mais avait-ce vraiment été de la force et non pas plutôt un simple instinct ? Qui n'avait fait que précipiter sa chute. Le sang avait jailli, chaud, à grands jets qui l'épuisaient rapidement, l'étouffaient, le noyaient. C'était si bête de mourir ainsi, et même alors, ce qui lui restait de conscience lui faisait presser la paume sur le cou, refusant de perdre la vie. Pas si vite. Tout son corps se révoltait contre l'idée de ne plus vivre. Il était à la fois furieux et terrifié. C'était un sacrilège et pourtant les muscles ne répondaient déjà plus aux injonctions des nerfs, ses pensées elles-mêmes se brouillaient aussi vite que sa vue se perdait dans une brume noirâtre.



    Per via ad aeternita

    La lune était à son zénith et baignait les alentours d'une lumière d'argent à couper le souffle. Il en avait vu tant et tant déjà. De nombreux ciels, avec ou sans nuage, des étoiles à vous en tourner la tête et des milliers de nuances insoupçonnables autrefois mais toujours, toujours, la nuit. Les étoiles n'étaient pas seules à lui avoir fait tourner la tête. Il y avait eu les sens plus aiguisés d'abord. Toutes ces voix aussi, douloureuses tant elles étaient nombreuses et cacophoniques. Et le sang, le sang... Un tel nectar, rien n'était comparable, ni d'une sensualité plus absolue. Ce tourbillon était d'autant plus grisant qu'ils voyageaient, autant parce qu'il l'avait souhaité que parce qu'Elle, sa Dame, l'avait décidé. C'était si bon et si fort. La tête qui tourne, l'ivresse, c'était bel et bien ce qu'il était advenu durant ces derniers mois. Mois durant lesquels il avait si peu songé à sa vie mortelle, que ça avait été comme si elle n'avait jamais eu lieu. Il n'y avait juste pas eu de place pour elle dans cet afflux de nouveautés à la fois terribles et exquises. Peut-être n'était-ce pas plus mal en fin de compte, puisque cela avait fait de sa transformation une véritable renaissance. Même maintenant, il lui semblait encore qu'il était né pour cette vie-là, et qu'il était bien dommage qu'il ait fallu passer par le monde des hommes.
    Les souvenirs lui étaient revenus finalement. Qu'il aurait préféré oublier. L'humanité c'était l'amertume, les craintes, l'impossibilité de maîtriser sa propre existence, une vie éphémère ballotée par le choix des plus puissants. Vampyre, c'était exactement l'inverse. Angoisse et culpabilité étaient revenues en force avec sa mémoire. A raison.
    La lune, si brillante et si belle, éclairait des ossements, leur donnant un caractère marmoréen. Mais toute cette beauté ne pouvait dissimuler l'ignominie de la scène. Les squelettes gardaient la position qu'ils avaient eu lorsque la mort avait pris ceux qui, une vingtaine de mois plus tôt, étaient encore des êtres humains. Une vingtaine de mois seulement. Aucune sépulture ne leur avait été offerte, au contraire, ils avaient été laissés là pour servir d'exemple. Hommes, femmes, enfants, qui auraient pu encore les identifier maintenant ? Les hommes ici avaient semblé laisser libre court à leur imagination en matière de cruauté si l'on se fiait aux pals, aux piques, à ces radius et cubitus, fémur, tibias et péronés sans propriétaire, à la petite pyramide de crânes enfantins... Dans la lumière diaphane éclairant paisiblement des alentours déserts, tout semblait si irréel.

    Lesquels de ces os étaient ceux de sa femme? Lequel de ces petits crânes était celui de sa fille ? Oui, c'était bien une fille qu'attendait Duro-Mama lorsqu'il l'avait vue la dernière fois. C'était l'une des choses qu'il avait apprises ces dernières nuits. Il avait retrouvé la vieille femme, sa belle-mère et ça n'avait pas été sans mal. Elle avait toujours été considérée comme une sorcière, mais cela semblait avoir empiré depuis la dernière fois qu'il l'avait vue. Elle vivait désormais en marge de la société et faisait peur à plus d'un. Lui-même n'avait pu s'empêcher de frissonner lorsqu'elle avait levé ses yeux noirs vers lui. Pourtant lorsqu'il avait jeté un œil à ses pensées, avec une circonspection et une méfiance que ne lui avait inspiré aucun être humain depuis sa transformation, il avait fallu se rendre à l'évidence : elle ne lui en voulait pas, elle ne se doutait pas non plus de ce qu'il était devenu. Il fallait croire que les yeux de la vieille s'étaient faits un instant le miroir de la propre culpabilité qui le rongeait. Ce sentiment ne fit qu'enfler avec les nouvelles qu'elle lui transmit sciemment par la parole et inconsciemment par l'esprit. Il avait appris que la moitié du clan avait été empoisonné par les fruits de Katuwas, dont son fils. Les survivants avaient rejoints le clan nordique de Duro-Mama en deuil. Comme espéré le souverain s'était satisfait de ce résultat. Les rescapés avaient pansé leurs plaies comme ils l'avaient pu. Duro-Mama avait donné naissance à une fille et s'était remariée pour assurer leur subsistance. Dans les souvenirs de la vieille, elles finissaient par avoir l'air heureuses toutes deux. Pouvait-il vraiment le regretter ? Cet appétit à vivre, cette joie inaltérable de sentir son cœur battre, c'était bien l'une des choses qui l'avaient le plus attaché à elle. Cette période qu'il observa dans la tête de sa belle-mère, bien que faisant naître en lui des torrents d'amertume, de jalousie, de regrets et de rancoeurs dont il ne se serait jamais cru capable, donnait néanmoins raisons aux conseils de Boulnakh, à sa propre décision de se tenir loin. Nul doute que Katuwas ne les aurait pas laissés en paix si Nacherib s'était montré, en vie, en bonne santé. Et puis tout était allé de mal en pis. Le clan de Duro-Mama avait toujours eu des velléités séparatistes, c'était bien la raison de leur mariage d'ailleurs. Les enfants des morts de Karkemish grandissant, certains étaient devenus l'étincelle qui avait mis le feu : ils avaient crié vengeance, leurs aînés les avaient approuvé. Oubliant qu'ils étaient trop peu nombreux. La répression avait été sanglante, exemplaire, terrible. Ne restait plus qu'une vieille sorcière dans les environs d'Hattusha.
    Et des os sur les plateaux venteux d'Anatolie.


    "Tu n'aurais pas dû venir." Beauté nocturne et dangereuse, avec des airs d'apparition. C'était déjà ainsi, dès le premier regard qu'il avait posé sur elle. Sa Dame, celle qui l'avait transformé. S'il avait eu à peine assez de conscience à ce moment-là pour se faire une telle réflexion, Nacherib avait été certain que la mort était la pire chose qui puisse être, la plus douloureuse et la plus épouvantable. De loin bien plus écœurante et insupportable que n'importe quelle blessure. Mais comme on trouve toujours mieux un jour ou l'autre, on trouve aussi toujours pire. Et le pire suivit de peu. La nuit entière n'avait semblé qu'une longue agonie, de celle qui n'ont pas de fin. Comme si son corps lui-même s'était fait son propre bourreau. Un bourreau expert et artiste en son métier. Une alternance de souffrances et de vides incommensurables et désespérants. S'il l'avait pu, il aurait crié grâce un millier de fois. Le jour, bien que son avènement ne fut pas parvenu jusqu'à sa conscience, avait été une délivrance puisqu'il l'avait plongé dans une léthargie profonde, bienfaitrice. La nuit l'avait éveillé à une nouvelle nature, et elle, avec ses longs cheveux sombres, n'avaient pas tardé à lui en apprendre tous les tenants et les aboutissants.

    En la voyant, on ne s'étonnait pas qu'Ithobaal l'ait prise pour l'incarnation d'Astarté. Nacherib avait appris de sa bouche comme elle s'était amusée du mysticisme du grand prêtre, en avait profité pour qu'il lui offre lui-même ses victimes, révélant ainsi une sombre facette du nouveau souverain de Tyr qu'il n'avait absolument pas soupçonnée. Jusqu'à ce qu'elle se lasse. Jusqu'à ce qu'elle décide de faire du Hittite, son nouveau compagnon de chasse. Lorsqu'il avait recommencé à penser au passé, il s'était demandé si tous ces voyages, si rapidement enchaînés, cette vie si intense, n'étaient pas une façon pour elle de le tenir occupé suffisamment pour qu'il ne pense pas au passé. Il ne pouvait pas lui jeter la pierre, de cette médecine-là, il en aurait redemandée. Mais de là il en avait déduit qu'elle n'approuverait pas son désir de savoir enfin ce qu'il était advenu de sa famille. Il était parti sitôt qu'il s'était fait la réflexion. Elle pouvait lire en lui, pas seulement par les voies de l'esprit, elle paraissait capable d'interpréter ses expressions et ses attitudes à un point qui irritait prodigieusement Nacherib. Alors mieux valait ne pas lui laisser le temps de lui mettre des bâtons dans les roues. Il était parti. Désormais il savait. Et elle, elle était là. Cela n'avait en fait pas dû être bien sorcier pour elle de deviner où il irait.
    Mais si elle s'était imaginée qu'il lui faudrait le convaincre de ne rien regretter, ou pire, d'avoir à le consoler ou le raisonner, elle s'était trompée lourdement. "Au contraire. Maintenant je suis fixé. Eh bien quoi ? Ne me regarde pas comme ça, tu croyais peut-être que j'allais m'effondrer ?
    - Non", répondit-elle presque dans un souffle, mais ses yeux le démentaient autant qu'ils exprimaient une surprise perplexe et inquiète. Et pour cause, Nacherib avait usé d'un ton froid, tranchant, presque ironique, comme si le décor macabre à leurs pieds ne le concernait nullement. Nul besoin de protéger ses pensées par ailleurs, elles bourdonnaient lointainement. Son cerveau semblait s'être totalement engourdi. Seules les sensations qu'il ressentait, un vide glacial dans la poitrine, les tripes nouées, auraient pu donner quelques indications à l'indiscrétion de la Vampire, mais l'empathie n'était pas un don de leur race. Pour la première fois depuis la première nuit passée en tant qu'immortel, il avait l'impression d'avoir un corps véritablement mort : froid, rigide, insensible. Il y avait là un gouffre à combler, une faim de vie, un besoin de la sentir. Elle ouvrit la bouche mais il s'était déjà détourné et quittait les lieux avec la rapidité que lui conférait sa nature. Elle le rattrapa sans difficulté. "Où vas-tu ? Cela ne servira à rien d'aller tuer Katuwas !" Il fut véritablement surpris de son injonction, mais celle-ci réveilla de nouveau l'amertume, la culpabilité, le doute et une tristesse abyssale mais farouche. Seulement il n'admettait pas de telles émotions, ces faiblesses. Il les rejetait si violemment que les quelques mots que sa Dame prononça ne provoquèrent qu'un rire cynique. "Tu ne saisis pas. Je n'ai plus de lien maintenant. Plus rien ne me rattache aux hommes et je compte bien en profiter. Je me fiche de Katuwas ! Il sera mort quand je serai plus fort qu'il ne l'a jamais rêvé.
    - Ah... Bien dans ce cas... C'est bien. Parfait." Ses yeux doutaient encore, s'inquiétaient toujours, il le voyait mais continua de s'éloigner sans avoir l'air de s'en préoccuper. Cette attitude eut au moins un avantage : pour la première fois, il réussit à la tromper, pour la première fois elle se laissa avoir par les apparences. Elle finit par croire aux mots que le Hittite avait lancés.Elle en fut même persuadée quand ils reprirent leurs pérégrinations, ravie de la légèreté avec laquelle il prenait son existence, le penchant qu'il avait à goûter à tous les plaisirs que lui offrait sa condition. Elle en était probablement toujours sûre, lorsque leurs routes finirent par se séparer.







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MessageSujet: Re: Claudius - Romanus   Lun 14 Juin - 20:17

Les Balkaniques

La pierre

    Ploc... Ploc... Ploc... Ploc... Ploc... Ploc... Ploc...
    Il allait finir par devenir fou. Depuis la dernière averse, cela ne cessait plus. Quand était-ce ? Le compte des nuits et des jours lui était difficile. Même l'espionnage de l'esprit des gardes ne lui apportait plus le moindre divertissement. Il ne sentait que leurs vies, toutes proches, et si... aguichantes. Et pourtant inatteignables. Ils s'étaient faits avoir au début, la télékinésie lui avait permis d'en faire trébucher un, puis de faire voler un silex tranchant jusqu'à la gorge. Le sang, pur, s'était écoulé à travers les pierres jusqu'à sa bouche avide. Pas une goutte n'avait été perdue. Ils avaient retenu la leçon et se tenaient loin désormais. Ils n'étaient là que pour s'assurer qu'il ne sortait pas durant la nuit. Le vampire se souvenait des toutes premières nuits où il avait méprisé le chaudron de sang de porc ou de chèvre qu'on laissait à la périphérie de son pouvoir. Un sang encore souillé par l'adjonction de berce, cette maudite plante dont il avait découvert l'existence bien trop peu de temps auparavant, et surtout bien trop tard. Le temps passant il avait été impossible de résister à la faim, il avait bu, s'interdisant de facto toute possibilité d'échappatoire. Qu'il fasse un geste, un seul, et les gardes présents allumeraient les grands feux. Et alors...
    Ploc... Ploc... Ploc... Ploc... Ploc... Ploc...
    Dos à la pierre, son corps aussi semblait se minéraliser. Son esprit dériva vers les souvenirs de liberté, comme pour alimenter sa volonté de continuer, entretenir sa patience. Sa mémoire était pleine déjà de siècles de paysages divers. Il était allé insensiblement vers l'Est d'abord, impatient de découvrir le monde perse. Puis découvrant des Indiens, il lui avait fallu suivre et voir cette nouvelle contrée. Découvrant alors des hommes comme il n'en avait jamais vus, les yeux longs étirés en amandes, les cheveux noirs et si raides, il lui avait pris l'envie de voir encore d'où ceux-là venaient. Jusqu'à l'Océan. Une infinité d'eau mouvante comme il n'en avait jamais admirée auparavant, de loin plus écrasante que la Méditerranée, plus sauvage. Le retour s'était fait par le nord, les montagnes où la neige ne disparaissait pas, à la suite de caravanes, ponctionnant chaque nuit son lot de sang et de chair féminine, sans tuer pour préserver le troupeau comme les hommes préservaient leurs bêtes, passant pour une apparition sans difficulté tant sa nature inhumaine paraissait sauter aux yeux quand le gel s'accrochait à ses cils et à sa peau qu'aucune chaleur intérieure ne pouvait faire fondre. Au point de devenir une légende dans le gynécée. Légende qui, bien étrangement, n'atteignit jamais les oreilles masculines. Il était redescendu dans les steppes. Mille et un dieux découverts entre temps, tant de bêtes étranges et d'oiseaux inconcevables, de plantes aux hauteurs ou à la délicatesse inimaginables, de constructions témoins de l'imagination fertile de l'homme, des esprits lumineux surpassant ceux des autres, des appétits surprenants et d'autres si humainement classiques, et autant de façons de penser, de vivre.


    "Votre espèce se nourrit de sang. Elle se nourrit donc des âmes immortelles des Hommes et les empêche d'accéder dans l'au-delà. Il n'y a pas de plus grand sacrilège. Seul, pour nous débarrasser de ce fléau, est le feu. Mais vous êtes bénis des Loups, ils vous obéissent. Pour cela, votre vie sera épargnée, afin que leur malédiction ne nous poursuive pas. Cependant, vous serez enfermé. Pour l'éternité. Pour la sauvegarde de notre race. Ainsi en ai-je décidé."
    Ploc... Ploc... Ploc... Ploc... Ploc... Ploc... Ploc...
    Ainsi en avait décidé le roi-prêtre des Gètes, Zalmoxis. Ainsi avait-il parlé, sa voix grave portant de loin derrière le cercle de pierres, jusque dans la prison de granit qu'était devenu le tumulus pour Nacherib. Dans un grondement sourd qui fit frémir son corps de haine, il écarta ce souvenir.

    Après les grands périples, il avait fait une longue halte à Pasargades. Il s'y était offert une vie luxueuse et légère, lascive, d'autant plus aisément que Cyrus entrant en guerre, tous les regards se portaient sur les conquêtes et non les affaires intérieures. Les richesses affluaient pourtant dans la cité. L'ancien Hittite était pourtant bien incapable de rester longtemps en place. S'il avait commencé à voyager, ça avait été moins par goût, bien qu'il fut certain, que par nécessité. Le besoin de s'occuper. Mais comme on porte un masque trop longtemps il finit par devenir votre véritable visage et il n'est plus besoin de jouer. Ce n'était plus pour oublier qu'il couvrait des lieues juste pour découvrir de nouvelles terres, de nouveaux peuples, rassasier sa curiosité toujours en éveil, et ses sens toujours affamés. Ce n'était plus pour se donner l'air de ne rien regretter qu'il s'amusait de nombreuses conquêtes qu'il oubliait aussi vite qu'elles étaient éphémères, sans pour autant cesser d'être fasciné par la vitalité qui animait leur chair, la réchauffait, les infimes ou puissantes pulsations de cœur et de respiration, les frémissements des nerfs. Cela lui était définitivement passé dans le sang, était devenu sa nature au même titre que celle de prédateur. Les bouffées de dépression s'espaçaient de plus en plus, quand bien même elles atteignaient parfois des profondeurs désespérantes. Heureusement de plus en plus rares donc, elles le rendaient pourtant chaque fois un peu plus cynique.


    Ploc... Ploc... Ploc... Ploc... Ploc... Ploc... Ploc...
    Il avait tempêté, feulé, rugi. Il avait tenté de toute sa force de faire se mouvoir les lourdes pierres qui constituaient sa prison, mais cela avait été en vain. Pour ériger un tel monument, il avait fallu des dizaines d'hommes, et tout vampire qu'il fut, il réussissait seulement à se blesser. La seule faille, la pierre qui bouchait l'entrée, plus légère, et si ronde qu'on pouvait la bouger en la faisant rouler, était étayée d'un ingénieux système de rocs plus petits qui s'enfonçaient solidement dans le sol. Il n'aurait pas été plus difficile d'essayer de creuser un tunnel dans une grotte naturelle avec une cuiller ! Cela semblait sans espoir. Son seul compagnon se trouvait être le cadavre d'un antique roi dont il ignorait le nom mais que les Gètes ou les Daces - peu importait leur nom, qu'ils soient tous maudits ! - semblait révérer et croire que sa présence serait une garantie magique qui retiendrait le vampire. La vérité, c'était qu'il ne s'agissait rien de plus que d'un macchabée tout sec et dont il ne resterait bientôt plus que les os. Mille fois déjà Nacherib avait fait le décompte de tout le trésor qui avait été entreposé avec le mort sans y rien trouver qui pourrait l'aider à se sortir de sa situation. La rage grondait en lui. Une fois encore il s'efforça de s'évader par l'esprit à défaut de le faire par le corps.

    La lassitude avait donc fini par lui faire quitter Pasargades. La lassitude et les arrivées trop nombreuses de congénères. En avait-il eu peur ? Il lui aurait été difficile de le dire lui-même. Ceux qu'il avait rencontrés n'étaient au pire pas beaucoup plus vieux que lui, certains étaient plus jeunes. Attirés par le rayonnement perse. Mais à chaque nouvelle arrivée, son instinct exigeait toujours plus qu'il s'en aille. L'instinct était une chose qu'il avait apprise dès l'enfance à écouter. Sans lui, on ne faisait pas de vieux os dans le métier des armes, sans lui on ne tuait pas avec la sûreté d'un serpent, on n'esquivait pas. Cela ne vous sauvait pas toujours. Mais sans lui on n'était pas sauvé du tout. Il était parti. Sans connaître la nature de la menace qui se rapprochait sans cesse des trop nombreux immortels qui peuplaient Pasargardes et commençaient de faire parler d'eux. Trop sans doute. Cette méfiance lui avait fait prendre des routes sauvages et peu empruntées, remontant vers le Nord. Un temps, le vampire avait craint que ce n'ait été une erreur. Les steppes étaient superbes, sauvages et paisibles tout à la fois, mais il n'y avait guère de gibier. Jusqu'à ce qu'il finisse par rencontrer la meute. Près d'un siècle plus tôt, soit très tard si l'on se référait aux histoires des membres de sa race, il avait fini par découvrir le don qui lui était échu. Il s'était montré sous la forme d'un loup. La complicité qui les avait liés immédiatement n'avait rien de naturelle. D'abord parce que les vampires inspiraient de la méfiance aux animaux, ceux-ci sentant leur nature de non-vivants. Par ailleurs, une complicité, ça naît et ça s'entretient. Tandis que là... Elle était, c'était tout. Il avait eu une compréhension tacite, et d'une certaine façon plus intime du loup, que ne lui permettait la télépathie avec les hommes. La bête quant à elle, le comprenait de la même manière. Il ne s'agissait pas de mots, de pensées qui auraient été échangées. C'était plus subtil et difficilement descriptible. Une nuit il avait offert le cadavre de sa victime au loup. Celui-ci était parti avec. Il était revenu plus tard, et alors Nacherib était certain qu'il aurait pu lui demander ce qu'il voulait. Encore que "demander" fut loin d'être le terme adéquat, souhaiter intensément et transmettre ce souhait était bien plus exact. Le vampire n'avait rien souhaité. Le loup était reparti.
    Dans les steppes il en avait été différemment.
    Après la meute il avait rencontré une tribu scythe, des Sakâ. Pour la première fois, il n'avait pas cherché à cacher sa nature, sans pour autant la leur expliquer. Eux, ils l'avaient pris pour une sorte de chaman, un homme coincé entre deux mondes, une sorte de sorcier, allié des loups gris qui hantaient la région. Or les loups, ils les révéraient. Les dix années qui s'étaient alors écoulées, avaient été les plus fastes pour la tribu. Ils étaient craints et respectés parmi les leurs. Les loups aidaient les hommes à chasser et garder leurs troupeaux, en échange de quoi les hommes offraient régulièrement l'une de leur bête ou une proie de leur chasse à la meute. Aucun espion ne pouvait passer de tels guetteurs. Durant les guerres tribales, la peur qu'ils inspiraient alors était un atout considérable, mais ce n'était rien comparé à ce qu'on racontait des actes du "chaman", qu'aucune arme ne semblait pouvoir tuer, et qui semblait bien plus guerrier que sorcier lorsque la bataille commençait. Sans compter son apparence le jour : sous les épaisseurs de peaux et de fourrures, on n'en voyait pas même les yeux. Dans la tribu-même on lui offrait du sang en quantité, pourvu qu'il ne tuât pas. A moins qu'il ne s'agisse de punir un criminel. Et les fêtes... Les fêtes païennes durant lesquelles les femmes dansaient, faisant briller leurs somptueux bijoux d'or, à la lumière des flammes en déhanchements sublimes tandis que les hommes poussaient leurs voix pour mieux chanter les uns que les autres, roulaient des muscles pour mieux jouer de leurs instruments. Le temps semblait s'arrêter alors.


    Ploc... Ploc... Ploc... Ploc... Ploc... Ploc... Ploc...
    De fureur impuissante, il fit se renverser le chaudron de sang qu'on venait de placer à la limite du cercle de pierres. A la minuit comme à chaque fois. Il n'y aurait rien à boire cette nuit, et il aurait toutes les heures qui le séparaient du prochain "service" pour regretter son emportement, sentir la faim lui assécher la bouche. Un cri de surprise et de dégoût l'avait informé que celui qui avait apporté le sang s'en était probablement fait recouvrir. Pourtant c'est à peine si le vampire y prit garde. A l'intérieur de sa prison il n'avait pas fait un geste et ses yeux fixaient droit devant lui, fiévreux, la pierre sombre, rugueuse et humide, comme s'il aurait pu y percer un trou en la regardant assez intensément.

    La plus grande stupidité dont il avait jamais fait preuve, ça n'avait pas été de se lasser de nouveau. Ça avait été de se laisser hameçonner si facilement. Il y avait eu ce messager qui ne savait rien sauf que son maître voulait rencontrer le chaman. Nacherib l'avait renvoyé vertement devant la tribu, pour que ses membres s'imaginent qu'il n'avait pas la moindre intention de partir. Il avait rattrapé le messager pour lui donner une nouvelle réponse, affirmative. Une nuit, une parmi d'autres, il était parti sans un au revoir et les loups avec lui. Les loups étaient partis de leur côté lorsque la steppe laissa place aux bois. Il était venu seul, tellement imbu de sa puissance et de son invulnérabilité qu'il avait bu sans méfiance la large coupe de sang qui lui avait été offerte par une magnifique servante. Elle non plus ne savait rien des desseins de son maître. Du coup lui non plus n'en avait rien su. Jusqu'à ce que toutes torches soient allumées. Alors sa peau avait commencé de le brûler. La douleur lui avait fait perdre conscience finalement. Il s'était réveillé dans le tumulus.
    La berce, c'était comme ça qu'ils appelaient cette saloperie qu'ils avaient versé dans le sang. Cela venait du Caucase pour autant que cela ait un intérêt quelconque.


    Ploc... Ploc... Ploc... Ploc... Ploc... Ploc... Ploc...

    La pluie tombait de nouveau. Pourquoi s'était-il défait des loups ? Stupide ! Les loups...Depuis les heures qu'il se perdait dans ses souvenirs, il lui semblait presque les sentir encore. Il y avait une présence au-dehors en marge de sa conscience, ce n'était pas un loup, ce n'était pas un homme, c'était plus gros, plus grand, plus lourd. Ça s'était perdu. Ça grondait, reniflait, s'approchait. Le vampire réalisa que ce n'était pas le fruit de son imagination et se redressa immédiatement. Il colla, non pas un œil, mais son nez au niveau de l'orifice par où coulait le sang d'habitude. La lumière était grise, mais il faisait aussi jour que possible par une journée d'averse. Cela voulait dire que les gardes étaient partis, inutile de le surveiller le jour, puisqu'il brûlerait s'il sortait. Alors qu'était-ce au-dehors ? Il inspira puissamment l'air, tendit tous ses sens vers... vers... vers.. une ourse ? Oui c'était ça. Il la sentait un peu comme il sentait les loups. Jamais il n'aurait cru qu'une telle chose pouvait marcher avec d'autres animaux. Dès qu'il réalisa la chance qui s'offrait à lui, il se concentra aussitôt sur la bête. Il fit pour elle une obsession de vouloir faire rouler le maudit rocher qui fermait l'entrée du tumulus. Ça n'était pas difficile tant il était obsédé lui-même. Bientôt elle fut si proche qu'il sentait parfaitement l'odeur de fourrure mouillée, de sueur et de viande, il l'entendait haleter doucement. Elle fouailla la terre de ses pattes puissantes, déracinant les rocs qui maintenaient la grosse pierre d'entrée. Elle grogna d'énervement lorsque celle-ci rechigna à se laisser mouvoir, mais Nacherib mit toutes les forces à sa disposition, physiques et psychiques pour l'aider, si bien qu'à la fin, le granit roula enfin. Les odeurs du dehors pénétrèrent d'un coup à l'intérieur et le vampire partit d'un rire presque hystérique tant le fait de voir enfin sa libération arriver ouvrait toute les vannes, qu'il en perdait sa maîtrise. Aussi sauvagement se saisit-il de la tête de l'ourse l'attirant à lui pour coller son front contre celui de la bête lui exprimant sa reconnaissance de toutes les manières possibles, flattant sa mâchoire, grattant l'arrière de ses oreilles, et surtout lui transmettant sa joie sauvage et furibarde d'avoir retrouvé sa liberté. Alors il réalisa que ses bras, son visage se trouvaient dehors, alors même qu'il faisait jour. Certes il pleuvait, néanmoins... S'il fut un instant interloqué, fasciné par cette découverte, lui qui croyait avoir toujours à fuir le soleil, même sans plus avoir à dormir durant son règne, l'instinct lui intima qu'il ne fallait pas perdre de temps. En quelques secondes, il saccagea la tombe, une façon d'adresser un message à ceux qui découvriraient sa fuite, de ce qu'il pensait d'eux. Il ne prit qu'une bague, sur un coup de tête avant de se ruer dehors. L'ourse avait déjà passé le cercle de pierre et trottait vers l'orée du bois, consciente sans doute, du danger qu'il y avait à être aussi proche des hommes et à découvert. La pluie s'était atténuée jusqu'à n'être plus qu'un crachin. Le vampire s'élança à la suite de sa libératrice. A mi parcours pourtant, un rayon de soleil, faible mais net, passa au travers des nuages. La brûlure qu'il ressentit une fraction de seconde plus tard n'était pas celle de la peau trop proche d'un bûcher, cela brûlait de l'intérieur. Cette saloperie de berce ! Il avait dû en ingurgité trop pour que les effets s'en soient résorbés totalement. N'était-ce pas ironique ? Découvrir que l'on peut de nouveau marcher sous le soleil pour se faire cramer par une plante ? Il accéléra et plongea sous la voûte protectrice des arbres.


    Cela faisait sept nuits, plus une. C'est un joli nombre sept. Sept nuits et jours qui avaient paru longs à Zalmoxis, le stress et l'angoisse l'étreignant sans qu'il puisse l'admettre devant ses sujets.
    Désormais il se trouvait soigneusement attaché à une croix de bois brute face à son sire. Nacherib avait soigneusement ruminé sa vengeance, c'était évident si l'on se fiait au sourire cruel, au regard gourmand qui illuminaient ses traits d'expectative. S'il avait pu en saliver... Il avait transformé Zalmoxis la veille. Le roi-prêtre ne goûterait pas longtemps aux joies du vampirisme cependant. Il n'avait même pas l'air conscient des beautés qui l'entouraient en fait, tant il roulait des yeux effrayés. Le soleil venait, il le sentait aussi nettement que l'ancien Hittite dont le sourire s'élargissait à mesure. Oh oui, et il allait s'arranger pour que le roi-prêtre ne flambe pas trop vite, la journée allait être très très longue, surtout si l'on se fiait aux nuages grisâtres qui colonisaient le ciel.
    Dans les années, les siècles qui suivraient, la légende prétendrait qu'un ours avait emporté le roi pour l'emmener dans son fameux au-delà céleste. Personne ne soupçonna jamais sa fin.. si flamboyante....



    Le feu


    Zalmoxis n'était pas mort sans lui laisser quelques informations qui avaient rendu pour le moins perplexe le vampire. Lorsqu'il avait bu le sang du roi-prêtre, il s'était intéressé de près à la façon dont les Gètes avaient appris l'existence de ceux de sa race, et les vertus, ou en l'occurrence plutôt les vices, de la berce du Caucase. Dans les souvenirs, il avait vu une année difficile pour ce peuple : des hommes, des femmes et même des enfants disparaissaient régulièrement. Pour Nacherib, les nombreux signes qu'il observait dans cette mémoire ne trompaient pas. Un ou plusieurs vampires avaient fait de la région leur territoire. Pas particulièrement discrets ces congénères, ni très prudents. Il aurait été cependant bien en mal de leur faire le reproche, lui-même n'avait pas vraiment fait preuve d'humilité lorsqu'il était arrivé sur ces mêmes terres. S'il s'en était mordu les doigts, ça n'avait rien été en comparaison du coup du sort qui avait frappé les autres. Un hiver, deux cavaliers s'étaient présentés au roi-prêtre. Là encore, Nacherib reconnu des vampires. Sa surprise ne connut plus de limite lorsque la mémoire de Zalmoxis lui transmit leurs paroles. Ils reconnurent presque immédiatement leur nature, l'expliquèrent dans le détail. Ils faisaient néanmoins preuve d'une subjectivité qui fit grincer des dents l'ancien Hittite. Ces nouveaux arrivants décrivaient leur propre race comme une espèce maudite et malfaisante qu'il fallait annihiler. Ils se présentaient eux-mêmes comme des traitres, pourchassant leurs frères et sœurs pour les tuer, jusqu'à ce que, derniers de la liste, ils n'auraient plus qu'à s'offrir aux flammes pour débarrasser le monde des immortels. Ce discours n'avait eu aucun mal à toucher le roi-prêtre et sa philosophie mystique sur les âmes éternelles des hommes. C'étaient les deux renégats qui lui avaient appris les faiblesses des buveurs de sang, dont la berce, dont ils avaient apporté des plants.
    En fin de compte, Nacherib découvrit que ceux qui saignaient le peuple de Zalmoxis avaient été au nombre de trois. Il révisa alors son jugement à leur sujet : pour trois prédateurs, ils avaient peu tué. Eux en revanche, aucun quartier ne leur avait été fait. Tuer ou être tué, c'est la loi de la nature, Nacherib n'avait rien à y redire. S'il ne s'était agi que d'un conflit entre les Gètes et ces trois vampires, que sans aide, les hommes auraient pris des créatures surnaturelles mais sans nom, Nacherib aurait poursuivi sa route sans plus y penser. Mais défendre sa vie fait aussi partie des priorités, et ces deux traitres la menaçaient de manière évidente. Le monde était vaste, peut-être ne se croiseraient-ils jamais s'il laissait les choses en l'état. Mais cela signifiait leur laisser l'opportunité de répandre leurs discours et leurs savoirs, prendre le risque de voir les humains apprendre leurs existences et de voir le cuisant épisode du tumulus se reproduire. De cela il n'était pas question ! Sans compter qu'ils étaient plus responsables encore que le roi-prêtre de cet enfermement. Ils auraient été responsables de sa mort d'ailleurs, si seulement la complicité de Nacherib avec les loups n'avait pas fait craindre aux Gètes une terrible malédiction. Ce qui représentait une menace pour sa race, représentait une menace pour lui, c'était aussi simple que cela.

    Le vampire entreprit alors de visiter toutes les agglomérations qu'il put dans son voyage vers l'ouest, n'y restant que le temps de s'assurer qu'aucun des siens ne s'y trouvaient. Les quelques rares fois où ce fut le cas, il leur raconta l'histoire des deux traitres, leurs transmis les visages qu'il avait pu voir dans la mémoire du roi-prêtre. Certains acceptèrent de partir de leurs propres côtés, d'abandonner leurs habitudes pour avertir d'autres "parents" de la menace. Ces deux fous pensaient pouvoir chasser leurs congénères, mais comme l'information se répandrait parmi les vampires, ils n'allaient pas tarder à passer du statut de prédateur à celui de gibier. Cela prendrait peut-être du temps mais après tout, ils étaient immortels. En tous cas, la surprise n'était plus de leur côté.

    Quant à lui, s'il avait un temps suivit le Danube, il descendait désormais vers le sud. Le dernier vampire croisé le lui avait affirmé : les grandes cités grecques, et surtout Sparte, abritaient des congénères plus vieux que les jeunes centenaires qu'il avait croisés jusqu'alors. "Peut-être aussi vieux que toi", avait-il dit et Nacherib avait été étonné de l'effet qu'une remarque aussi anodine avait eu sur lui. Les siècles étaient passés si vite qu'il n'y avait pas pris garde. Il avait fallu qu'on lui en fasse la remarque pour qu'il réalise comme il commençait de devenir vieux. Puis cette pensée c'était de nouveau trouvée reléguée dans la case des choses de peu d'importance.
    Le visage abrité sous un ample capuchon, le vampire estima à la position du soleil dans le ciel, qu'il pouvait de nouveau sortir sans risque de brûlure. Ici en Thessalie, le jour, rayonnant d'un ciel bleu crânant, représentait toujours un danger pour lui. Mais le soir tombait, lentement mais sûrement. Le vent marin lui apporta des fragrances qui n'étaient pas que salées ou d'odorantes plantes méditerranéennes. Avec un peu d'attention, les bruits non plus n'étaient pas que de clapotements et rugissements des vagues se fracassant sur les falaises. Il y avait une flotte au loin. Une flotte de guerre. Les Perses noircissaient l'horizon par leur multitude. Le vampire finit par détourner son regard du spectacle étrange qui lui était offert. Ce n'était en aucun cas sa guerre. La veille, il avait observé de loin qu'un village se trouvait non loin. Sans doute une bourgade de pêcheurs sans importance, mais au moins un lieu où il trouverait de quoi se nourrir avant de reprendre la route.
    Pourtant à mi-parcours déjà, il devina que quelque chose clochait. A cette distance, il aurait dû distinguer les silhouettes mouvantes des habitants, les bougies qu'on commencerait d'allumer à l'intérieur des petites maisons de bois, les bateaux qu'on amarrait, qu'on déchargeait. Mais rien. Il se sentit un instant agacé par le puissant vent qui ne cessait de souffler puissamment de la mer vers la terre, l'empêchant de rien percevoir qui pourrait l'informer.

    Avec une prudence nouvelle, qu'il avait apprise depuis son enfermement, le vampire descendit vers la bourgade en faisant un large cercle. Lorsqu'il atteint enfin les frontières du village, le soleil commençait de disparaître pour de bon. Pourtant les lieux n'étaient pas déserts. Simplement, les habitants étaient tous terrés chez eux. Des chiens aboyèrent, sentant probablement la présence d'un prédateur pour leurs maîtres. Il renonça vite cependant à se pencher sur les pensées des habitants : tels qu'ils étaient, ils ne risquaient pas de s'enfuir, il aurait tout le temps pour les espionner. En revanche, cette odeur de brûlé... Odeur de charnier... Il suivit son odorat jusqu'à un bûcher consumé, noirci. Tel qu'il se trouvait, derrière l'une des plus hautes constructions de bois, il n'avait pu le voir plus tôt. Le feu était éteint depuis longtemps et les braises ne dégageaient plus la moindre fumée. Cependant, il était encore possible de voir la forme qui se trouvait à son sommet. Tout se présentait comme un bûcher funéraire. A ceci près qu'aucune pièce n'ornaient les yeux du mort et que le mort en question n'avait pas été humain. Même calciné, le cadavre était identifiable comme un vampire aux sens de l'un de ses congénères. Se pouvait-il vraiment ? Était-ce le fait des deux renégats qu'il traquait depuis sa libération ? Si c'était le cas, ils devaient être encore tout proches pour que le bûcher fût si récent.
    Le vampire se tourna vers le bâtiment -si tant était qu'il pouvait mériter ce nom – derrière lui. Par une fente entre deux planches, il distingua un œil. Un œil qui s'écarquilla de frayeur lorsque leurs regards se rencontrèrent. Nacherib plongea immédiatement et sans le moindre scrupule dans l'esprit qui se trouvait derrière. Cet esprit pensait sans le moindre doute qu'il était "l'un d'entre eux". Mais sa terreur était telle, qu'esprit faible ou pas, il était impossible au vampire de fouiller ses souvenirs. Tant pis. Il ouvrit les portes de la demeure sans douceur, dans un craquement de bois qui parut visiblement sinistre aux habitants. Deux femmes hurlèrent mais ils se turent tous très vite. L'air puait la sueur froide, la peur macérée. Deux chiens de belle taille se ruèrent au devant de leurs maîtres, grondant de façon menaçante. Dans l'état d'esprit où il se trouvait cependant, un regard furibond suffit à les faire reculer de quelques pas, voir leurs poils hérissés s'abaisser de nouveau, la queue tremblante entre les pattes. Ce devaient pourtant être des bêtes très braves et très loyales, car malgré leur nouvelle crainte, elles restèrent résolument entre l'intrus et les habitants.
    "Ne nous faites pas de mal.
    -Je ne sais. Commence par me dire ce qui s'est passé.
    -Je vous en prie...
    -Parle.
    -S'il vous plait..
    -Tout de suite !" Un moment le vampire crut que son interlocuteur allait faire un arrêt cardiaque. Il n'en fut rien. Tandis que celui qui était apparemment le doyen, un homme tout en nœuds, parlait par saccades, Nacherib put enfin observer ce qu'il avait vu. Les chiens qui s'étaient mis à aboyer et à hurler en pleine nuit. L'arrivée en catastrophe d'une femme d'une grande beauté, au charme subtil mais peu perceptible tant elle était couverte de sang, ses habits déchirés par endroit, portant la peur en elle comme une maladie. La frayeur ne l'avait pas empêché de se jeter à la gorge du premier venu. A l'horreur générale, elle avait bu son sang en quelques secondes. Après quoi elle s'était relevée, le regard égaré, et s'était élancée comme une biche devant les loups. Sa course avait été stoppée nette par une flèche reçue au genou. Elle était tombée avec un cri inhumain mais désespéré. Alors ils étaient arrivés. Deux hommes : un grand maigre et un autre plus petit et râblé. Bruns tous deux, eux aussi dégageaient cet étrange charme dangereux, pourtant on ne pouvait pas vraiment les qualifier de beaux. Le premier tenait un arc, une nouvelle flèche déjà encochée, le second une lame en fer. Ils s'étaient approchés lentement de le femme qui les avait suppliés de la laisser partir, avait répété à maintes reprises qu'elle "était comme eux", avait demandé autant de fois "pourquoi ?" et s'était mise à sangloter des larmes de sang. Réalisant sans doute qu'ils ne lui feraient pas de quartier, elle avait tenté une ultime fuite. Mais à peine avait-elle fait un geste que l'homme à la rapière s'était jeté sur elle avec une vitesse surnaturelle et lui avait ouvert la poitrine, pour ensuite lui fracasser le crâne du pommeau de son arme. Elle était morte. Les habitants en étaient certains. Mais les étrangers avaient exigé d'eux qu'ils préparent de suite, et au plus vite, un bûcher. Quand les flammes avaient pris, le cadavre avait semblé reprendre vie, mais les deux "hommes" l'avaient empêcher de quitter le foyer. Les hurlements de la créature suppliciée avaient été abominables. Ensuite les étrangers leur avaient expliqué... des choses inconcevables. Superstitieux, gens simples, ils en avaient été tant effrayés que le lendemain, ils étaient rentrés se cloîtrer dans leurs demeures bien avant que le soleil ne se couche.
    Nacherib cessa d'écouter ce qui ne devint que jérémiades et supplications. Les deux chasseurs étaient donc tout près. Il pouvait les rattraper. Mais il s'agissait de faire œuvre de prudence et d'intelligence. Il ne devait pas leur laisser une seule chance de s'en sortir. Pour commencer, il fallait qu'il soit au meilleur de sa forme, il faudrait donc se nourrir sur place et vite. Secondement, il fallait repérer les voyageurs avant qu'eux n'apprennent sa présence, d'autant plus qu'il ignorait leur âge et leur puissance. Le vampire fit un geste sec de la main et le vieil homme se tut d'un claquement sec de mâchoire. "Par où sont-ils partis ?
    -Ils ont pris le chemin des terres. A l'ouest.
    -Et... Y a-t-il des loups dans la région ?
    -Des.. des loups ? Oui, oui, il y en a. Nous avons renoncé à élever nos moutons à cause d'eux. Nous ne sommes pas assez nombreux pour les garder, nos hommes les plus forts sont tous partis pour la guer..
    -L'un de vous doit mourir." Un silence suivit. Il ne s'attendait pas à moins. "Je pourrais prendre celui que je veux. Mais je vais vous faire une fleur. Qui est le plus vieux d'entre vous ? Allons, de toutes manières ses jours sont comptés". Il sentit un flottement, perçut leurs pensées et ajouta : "Il ne deviendra pas un monstre et je ne me nourrirai pas de son âme. Ce ne sont que des stupidités. Alors ?" Ces paroles n'avaient guère rassuré les habitants, certains soupçonnant soudain, à raison, qu'ils ne pouvaient avoir de secret pour la créature qui se trouvait là. Et comme de juste, il finit par apprendre qu'il y avait une femme plus vieille encore que celui qui lui avait parlé.



    La lune était dissimulée par des lambeaux de nuages mais ça n'avait pas la moindre importance. Sur sa droite, un loup hurla vers elle. Un autre répondit un peu plus loin à l'ouest, puis un autre, et enfin un dernier. Leur concert dura un moment puis cessa. Mais désormais, il était capable de dire précisément où se trouvaient ses proies. Il avait mis les loups sur leurs traces, les bêtes étaient parties à leur recherche, tout comme lui. Six chasseurs tels qu'ils l'étaient ne pouvaient pas les louper. Les quatre qui venaient de crier se trouvaient tous plus ou moins à la même distance des vampires renégats, les encerclant. Et donnant ainsi à leur allié, la position exacte de ceux qu'ils chassaient. Les loups n'interviendraient plus, ils se contenteraient de suivre à distance, jusqu'à ce que tout soit fini. Alors ils prendraient la direction que le vampire leur avait indiquée, celle d'un village qu'il avait croisé et où on élevait toujours des troupeaux de moutons.
    L'heure n'était plus à l'attente.

    Il les avait attaqué à l'aube, faisant le pari, un peu risqué sans doute, que cela lui donnerait un avantage. Cette décision avait été prise lorsqu'il les avait vu s'activer à trouver un refuge pour la journée. Ça, et le fait qu'ils ne l'aient pas repéré, Nacherib en avait déduit qu'ils n'étaient au moins pas plus vieux que lui. Pourtant, ça n'avait pas été sans mal. Les blessures avaient été nombreuses de part et d'autres et il était plus que probable que sans une enfance destinée à la guerre, vampire ou pas, il y serait passé. Les deux autres savaient parfaitement manié les armes qui étaient les leurs et étaient animés d'une haine farouche. Sans l'effet de surprise et le soleil montant, l'ancien Hittite serait sûrement tombé sous leurs coups. En fin de compte ce qui avait été déterminant avait été l'idée de pulvériser du talon le genou du plus petit, en souvenir de ce qu'ils avaient infligé à la vampire. Alors il avait eu tout juste le temps de le décapiter et d'envoyer sa tête au loin, au soleil. A un contre un le combat avait changé, d'autant que Nacherib à son tour s'était trouvé pris de rage et de peur en sentant le soleil grimper dans son dos, comme toujours lorsqu'un affrontement s'éternisait. Le surplus d'adrénaline, l'instinct toujours en alerte relâchent toujours les pulsions les plus bestiales. Son ennemi tombant, il lui avait à lui aussi tranché la tête, mais l'avait ensuite enterré. Après quoi il avait mis toute son énergie à saucissonner au mieux le corps étêté, à l'enterrer lui aussi, avant de plonger à son tour sous la terre. Jamais il n'avait creusé autant, et fort ou pas, il sentait ses muscles endoloris, lorsque il s'estima enfin en sécurité. La nuit suivante serait dédiée aux réponses.


    " Monstre !" Nacherib se contenta de hausser les épaules avant de répondre avec une exagération qui prouvait comme il se moquait de son prisonnier : "Traitre !". L'autre montra les dents sans que son aîné ne parût s'en formaliser. Au contraire, celui qui, en des temps déjà fort lointains, avait été un Hittite, sentait son éternelle curiosité exiger quelques réponses. "Pourquoi t'être mis en tête d'anéantir ta propre race ?
    - Une race ? Nous ne sommes que des erreurs de la nature. Et vous, vous êtes des démons !
    - Mais encore ?
    - Vous tuez ! Vous massacrez ! Vous vous nourrissez même d'innocents !
    - Parce que les hommes sont différents ? Tu crois que.. les Perses par exemple, qui accosteront bientôt en Grèce, se conduiront plus noblement ? Tu t'es trompé de voie si c'est la barbarie qui te choque. Tu aurais dû te mettre à chasser les hommes.
    - Ce ne sont pas les hommes qui ont massacré mon village !
    - C'est donc cela ? Des vampires auraient..
    - Ils les ont tous tués ! Sauf moi. Je les ai traité de monstres et ils ont trouvé drôle de faire de moi une autre bête !
    - Dans ce cas, c'est malheureux, mais tu es mal tombé.
    - Comment oses-tu ?!
    - Ma parole, crois-tu vraiment être le seul à avoir connu le malheur ? De nombreuses personnes perdent leurs proches tous les jours. Et tous ne passent pas le reste de leur vie à se morfondre et à jouer les martyrs. La vie est dure, autant s'y faire et essayer de profiter de ses bons côtés. Elle en a aussi tu sais. Ça ne sert à rien de chouiner bêtement.
    - Vous êtes tous les mêmes, cruels, sans âmes..
    - C'est ça.
    - Je te hais !
    - Oui ça j'ai cru comprendre. J'espère qu'au moins tu as réussi à retrouver ces fameux vampires et à les tuer. A moins que toute ta quête n'a eu lieu que parce que tu en étais parfaitement incapable.
    - …
    - Je vois que je suis tombé juste.
    - Non. Eux ou vous, c'est la même chose. Vous voulez tous la fin de l'humanité ! Mais nous vous en empêcherons." Nacherib fronça les sourcils, pour la première fois déstabilisé par les paroles de son prisonnier. Et ce ne fut pas la prétention de celui-ci à être capable de tuer tous ses semblables alors même qu'il était sur le point de mourir. "La fin de l'humanité ? Pourquoi voudrais-je une chose pareille ? C'est stupide.
    - Menteur !
    - C'est qu'ils ont dit ? Ceux qui ont tué ta famille ? Qu'ils voulaient...", il lui était difficile de trouver ses mots tant le concept lui paraissait aberrant. ".. massacrer tous les mortels ?
    - Tu peux faire semblant de ne pas le savoir mais ça ne marchera pas avec moi ! Je sais ce que tu es ! Tu es..." Une gifle monumentale interrompit le renégat. Sa mâchoire s'était déboîtée sous le coup et deux dents se trouvaient dans l'herbe. Cela laissa au moins quelques secondes à Nacherib pour réfléchir. "Combien étaient-ils ?
    - Quoi ?
    - Tes monstres ! Tes démons, ceux qui ont rasé ton village.
    -… Quatre.
    -Quatre. Et tu mets toute ta race en danger pour quatre fous. Ttttt." Si son interlocuteur continua de pester, jurer, insulter, pour Nacherib en revanche, la conversation était close. Il fourra dans la bouche de son prisonnier les restes de berce qu'il avait trouvé sur eux et y mit le feu en battant le briquet. Ce ne fut probablement pas une mort agréable.



    Per mare ad Roma
    "Eh alors mon ami ? Je t'ai vu plus en santé que cela ! Ce n'est pas le mal de mer au moins ?", l'ironie de Marcellus était amplifiée par le large sourire qui dévoilait toutes ses dents. Le vampire ne prit pas la peine de répondre et se contenta de secouer la tête d'un air faussement exaspéré. Le Romain prit un air plus complice qui lui donna l'apparence d'un truand en train de préparer un mauvais coup. "Ou bien ce serait le départ de notre chère amie Sylvia... Mais j'ai du mal à le croire.
    - Que non." Pas de hasard dans l'ambiguïté de la réponse et le sourire en coin qui l'accompagna. La vérité cependant, c'était que le départ de Sylvia était précisément la raison de sa mauvaise mine. Sur le bateau il était difficile d'avoir la moindre intimité tant il était petit. Chacun comprenait que les rares couples s'esquivent à la cale, quand bien même cela donnait lieu à des plaisanteries, et pas des plus fines. Mais pour le reste... Il avait pu jusqu'alors se nourrir au cou de la jolie brune. Mais depuis qu'ils avaient accosté au port de Neapolis, où elle avait débarqué pour rejoindre sa famille, il vivait littéralement sur les crocs. Il était déjà inimaginable de tuer dans ce microcosme sans se faire remarquer, mais il ne pouvait même pas s'abreuver aux veines des marins ou des passagers sans risquer de se faire voir. La population de rongeurs était déjà inexistante. C'était un soulagement de savoir l'embouchure du Pô toute proche. Il y aurait de toutes façons une escale à Ostie et ce n'était pas un mal.
    Quoiqu'il en soit, sa réponse fit s'esclaffer le Romain. S'il avait eu l'air d'un truand un peu plus tôt, il ressemblait de toutes manières toujours aux genres de personnages qu'on évite, avec ses larges épaules, la balafre sur son visage, et sa façon regarder tout et tous comme s'il était en permanence en train de penser à la meilleure manière d'en tirer parti. Pourtant, il vivait sa vie en tant que messager. Marcellus était d'ailleurs bon dans son affaire, probablement parce qu'il aimait ce qu'il faisait. Cela lui offrait des voyages et aussi beaucoup d'argent, puisqu'il ne choisissait volontairement que les meilleurs payeurs en échange de sa déjà légendaire célérité. Vantard comme pas deux, il aimait même se comparer à Hermès, ce en quoi il s'attirait régulièrement les foudres des trop croyants.
    Ils s'étaient rencontrés sur la côte illyrienne, dans ce qui portait bien mal le nom d'auberge, à Ambracie. Marcellus était alors complètement saoul. La personne à laquelle il devait délivré son message était morte avant qu'il arrive. Il n'avait donc rien touché, alors que les intempéries qui avaient fait rage sur la Méditerranée la semaine passée avaient fait augmenter les prix de passage qu'exigeaient les capitaines. Bref, il était presque sur la paille, par un mauvais coup de la Fortune. Le vampire lui ne s'était assis à sa table que pour observer les marins et choisir dans leurs souvenirs, quelle serait sa prochaine destination. L'autre n'avait guère tenu compte de l'inintérêt visible de son interlocuteur et n'avait cessé de vanter Rome ! Rome était le siège du plus grand peuple ! Le plus fier, le plus fort ! Rome était plus maline que les Grecs, et moins sournoise ! Rome respectait le peuple plus que partout ailleurs. Et d'ailleurs son peuple était le meilleur lui aussi ! Rome avait vaincu les Grecs à Aléria ! Rome était la plus belle ! Rome était reine de la Méditerranée ! Rome était douce ! Rome était riche ! Rome avait vaincu Veii ! Rome, Rome, Rome...
    Et le vampire s'était laissé séduire par cet enthousiasme. Non pas par les élucubrations alcoolisées, vraies ou fausses, mais plutôt par l'amour réel qu'il sentait de la part de Marcellus pour sa patrie, sa fierté. Elles trouvaient un écho auprès des deux autres représentant de la cité latine qui se trouvaient sur place, même s'ils se gardaient bien de s'associer avec le soudard. C'est le genre de choses qui ne peuvent s'expliquer uniquement par des raisons pragmatiques et c'était diablement, irrémédiablement attirant. Alors il avait fait une proposition au Romain : primo aucune question, deuzio lui faire rejoindre Rome au plus vite ce qui voulait dire directement de cité en cité, sans étape au milieu de nul part, et enfin tertio, des voyages seulement de nuit. Le tout payé grassement. Marcellus n'avait pas posé de question et avait accepté. Le lendemain il avait si peu changé d'avis qu'il était prêt avant le crépuscule à la sortie de la ville, deux chevaux frais et robustes à ses côtés. L'ancien Hittite se chargeait des frais en plus de payer les services du Romain. A vrai dire, cela ne lui coûtait guère puisque l'argent payé, il le puisait directement dans la bourse de ses victimes successives.

    Le Romain quant à lui, avait été à la hauteur de sa réputation : efficace. Il y avait même eu une surprise, le vampire s'était finalement attaché à cet étrange personnage, comme à un compagnon de route, un ami. Pourtant celui-ci ne manquait pas de mauvais côtés, mais cependant... Cela avait été une erreur naturellement. Il avait pourtant appris la leçon de nombreuses décennies plus tôt : il ne faut pas, sous aucun prétexte, s'attacher à un mortel. Pourtant c'était bel et bien un ami qu'il verrait partir le lendemain. Marcellus descendrait à Ostie pour rejoindre ceux qui lui avaient confié, bien involontairement, le message à destination d'un mort. Il fallait les informer comme d'exiger le paiement puisqu'il n'était nullement responsable de l'impossibilité de délivrer son courrier. Spontanéité, générosité, sincérité, toutes doublées d'une roublardise malicieuse, d'un pragmatisme sans idéalisme aucun, et d'un enthousiasme primaire pour toutes les bonnes choses de la vie, toute cette jeunesse éphémère débarquerait bientôt au port et on ne la reverrait plus. Relents de mélancolie légère, ça passerait vite, sûrement, mais ça n'était pas agréable. Et puis cela avait tendance à remuer la vase, gris plomb, du passé.
    "Ma parole, quelle tête de déterré ! Je pensais pas qu'elle t'avait fait autant tourner les sens, Sylvia !
    - Ça n'a rien à voir. Je dois être malade. Ou peut-être bien le mal de mer finalement." Se montrant soudainement capable de plus de finesse que son apparence ne le laissait croire, le Romain ne répondit rien, se contentant d'un hochement de tête songeur et d'un regard d'une complicité sincère bien qu'un peu inquiète. Voyant dans son esprit à quel point il avait effectivement l'air sombre, l'ancien Hittite se composa une nouvelle expression plus enjouée et la maintint jusqu'à ce qu'une fois de plus le masque ne devint réalité. Le reste de la nuit se passa comme souvent : Marcellus parla de Rome, des Romains et des Romaines, encore et encore, prodiguant informations et conseils pêle-mêle sans se soucier d'y mettre un ordre quelconque, dans un latin de plus en plus argotique depuis que son interlocuteur commençait de le parler.


    C'est dans un état d'esprit radicalement différent qu'il vit apparaître la silhouette de Rome quelques nuits plus tard. Une cité jeune, plus jeune que lui, mais prometteuse ! De nouveau son âge ne pesait plus sur son âme, de nouveau la curiosité excitait tous ses sens. L'expectative de découvrir une nouvelle facette du monde le maintenait sur le pont pour ne pas perdre une miette du spectacle de leur arrivée. Il aurait bien risqué de la manquer si le navire n'avait pas pris quelque retard. Mais heureusement, Rome avait été annoncée en vigie comme le soleil déclinait. Quand le bateau effectua les manœuvres d'accostage, il faisait même tout à fait nuit et le vent n'était plus gêné par aucun capuchon pour emmêler des cheveux désormais coupés courts. L'expérience ne disparut pas pour autant avec le plaisir d'arriver enfin sur une nouvelle côte. Aussi ne fut-il pas le premier des passagers à débarquer, goûtant dans l'air les effluves citadines, s'en imprégnant, commençant à découvrir la cité par l'odorat. S'étonnant de sentir... Vraiment ? C'était diffus et pourtant... D'autres étaient là ?
    Ces questions s'évanouirent devant celle de l'homme en uniforme qui accueillait chaque voyageur au pied du pont d'accostage. "Votre nom, je vous prie ?" Les conseils de Marcellus lui remontèrent immédiatement en tête, et c'est dans un latin sans accent qu'il répondit :" Aulius Claudius Arretio.
    - Bon retour à Rome, Cive !", lui fut-il répondu avec un sourire fier qu'il apprendrait très vite à reconnaître.


Dernière édition par Claudius le Ven 25 Juin - 20:22, édité 10 fois
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MessageSujet: Re: Claudius - Romanus   Lun 14 Juin - 20:18

Les Romaines


Regnum


    L'odeur du charnier était telle que son nez et sa bouche étaient recouverts d'un épais tissu imbibé de citron et d'herbes. Si ce masque annihilait toute capacité olfactive, il offrait une protection non négligeable contre la puanteur nauséabonde et par trop puissante, capable de piquer même les yeux des vampires. En outre elle empêchait aussi de trop sentir les effluves de sang. Il avait coulé abondamment, tant que le respirer sur ces lieux aurait excité n'importe quel prédateur. Enfin il fallait également échapper aux vapeurs de l'alcool dont on avait arrosé abondamment les quasi-cadavres. Aucune autre odeur n'aurait su se frayer un chemin là-dedans, si bien qu'en fin de compte ce n'était pas une grande perte que de ne pouvoir sentir les alentours. Pourtant les dieux savaient que la Cloaca Maxima était odorante...
    Parlant de quasi-cadavres, certains bougeaient, faiblement certes mais c'était indéniable. Même si atrocement mutilés, l'instinct de survie ne les quittait pas et leur fanatisme les poussait à poursuivre l'affrontement. Bientôt, il faudrait s'attendre à en voir quelques-uns se relever. Mais on n'attendrait pas jusque là. Vistilla battit le briquet, l'étincelle mit le feu à une branche lancée sur le premier des macchabées. L'incendie prit aussitôt et Claudius sauta en arrière dès qu'il en sentit la chaleur destructrice. Même hors de portée, il resta à distance respectable de cet ennemi incandescent. De l'autre côté du tunnel, un autre feu avait été allumé par Marcus et Livius.
    En quelques secondes, une cinquantaine des jeunes immortels qui les assiégeaient depuis plusieurs semaines cessèrent de représenter la moindre menace. Ils restèrent jusqu'à ce que le feu faiblit par manque de combustible. Le long couloir voûté de briques était empli de fumée, aucun être vivant n'aurait pu y passer sans se voir asphyxié. Pourtant cela n'empêcha pas les vampires romains de s'y engager. Les cendres furent dispersées, piétinées, laissant apparaître les terribles lames qui avaient servis à maintenir tranquilles les jeunes vampires qui s'étaient mis en tête de raser la cité. Tranquilles, sans doute n'est-ce pas le terme le mieux choisi. Mais les flèches barbelées dont ne restaient désormais plus que les pointes, avaient eu le mérite d'empêcher leur progression, de leur causer des douleurs qui les avaient mis hors d'état de nuire pendant quelque temps. Parfois la souffrance en avait même rendu fou quelques-uns qui avaient frappé leurs frères au hasard.. Il en était de même des lames de faux, dépourvues de leurs manches, et qu'ils avaient lancées, tournoyantes, dans les jambes de leurs adversaires au moyen de la télékinésie.

    Il n'était que temps de faire une telle saignée dans les rangs adverses. Les fous qui se prenaient pour des dieux étaient jeunes, mais leur nombre suppléait à cette faiblesse. Par ailleurs Marcus et Vistilla n'étaient pas bien vieux non plus. Le plus grand problème cependant, était de tuer définitivement. Un combat d'immortels n'a rien à voir avec les batailles des hommes : l'ennemi se relève encore et encore, en vague hurlante possédant des centaines de bras armés, de crocs. Bien entendu il y avait quelques coups qui étaient efficaces, les vampires maudits n'ayant pas encore vécu assez pour s'en remettre. Néanmoins nombre d'entre eux utilisaient déjà un pouvoir en plus de la télépathie et de la télékinésie, même maladroitement. Ce genre d'affrontements à de quoi rendre fou et vous transformer en bête. Cette fièvre-là il la connaissait depuis longtemps, il avait été élevé pour qu'elle lui dilate les veines, pour qu'il la maîtrise, pour qu'il tue sans être tué. A la longue, il semblait d'ailleurs bien que relâcher toute la sauvagerie qu'on avait en soi était la meilleure manière de ne pas se laisser submerger par le nombre. Plus tard, Claudius songea que cela ressemblait à ces combats cruels où l'homme opposait un dogue à une ribambelle de rats : la sauvagerie, la force et la puissance contre la multitude en mouvement. Un équilibre si parfait que le vainqueur était celui qui s'était fatigué, lassé, résigné le dernier. Autant dire qu'on ne pouvait rêver de ce genre de fins dans le combat qui les tenaient en haleine depuis des semaines.

    Les quatre fous dont lui avait parlé le chasseur de vampires, avaient essaimés, semblait-il.

    C'était la sécheresse qui avait été à l'origine de l'idée. Les canaux les plus hauts de la Cloaca Maxima étaient presque à secs. Il avait fallu trouver un moyen d'y attirer ces vampires sectaires, alors même qu'il était déjà surprenant qu'ils n'aient pas déjà trouvé cette faille. Un soir, Claudius avait violemment admonesté les plus mauvais des égoutiers de Rome, jouant les patriciens outrés que le mauvais entretien d'un des canaux ait causé des dommages à une grande dame, que les odeurs émanant des sous-sols étaient tels que l'endroit était invivable. Un nid d'épidémie. Bien entendu les pauvres hommes n'avaient pas compris, il leur avait alors suggéré que peut-être, l'entrée des canaux avait été bouchée, empêchant l'arrivée d'eau qui nettoyait et emportait les ordures. Comme espéré ils s'étaient rendus sur place avec un manque de discrétion parfait, et comme espéré, les observateurs adverses les avaient vu. Ils avaient aussi vu leur ennemi Romain empressé de l'état de la Cloaca et en avait déduit qu'il s'agissait d'un point faible et mal protégé. Les corbeaux s'étaient mis à tourner étrangement dans un ciel sans lune lorsque les jeunes fous avaient envoyé un détachement dans les égouts, afin d'ouvrir la cité à leurs frères. A l'intérieur, les vampires romains avaient su alors que le piège avait fonctionné. Au premier embranchement l'ennemi avait hésité, mais trop proche de l'extérieur, ils avaient alors estimé plus sûr de s'engager dans le canal principal, un long couloir droit. Si long que lorsque le dernier avait passé l'embranchement, le premier n'avait pas encore rejoint le second carrefour. C'était le moment de lancer les hostilités. Les vampires maudits avaient été pris en tenaille et incapable d'utiliser leur nombre dans ce couloir trop étroit.

    Claudius laissa les autres remonter tandis qu'il allait, lui, se placer à l'entrée de la Cloaca. Il y resterait jusqu'à l'aube pour s'assurer qu'il n'y aurait pas de seconde tentative de la part de leurs adversaires, et tuer les éventuels éclaireurs curieux de savoir pourquoi leurs frères ne leur avaient pas ouvert les portes de la cité. Ce serait une longue attente, mais cela, c'est autant le lot de ceux qui font la guerre que le sang, la rage et la peur. Dehors, il put enfin retirer le tissu qui lui masquait le visage et respirer l'air chaud de cette nuit d'été. Pas un souffle de vent, le cercle des informations olfactives était réduit d'autant. Pourtant au loin, il perçut un cri strident rapidement étouffé. Sans doute était-ce une victime de Nemenrê. Sa façon de s'infiltrer dans les rangs ennemis et d'en tuer quelques-uns avant que nul n'ait réalisé ce qui venait de se passer, portait de durs coups au moral des fanatiques qui se trouvaient du même coup bien moins divins et invincibles. L'Égyptienne était d'une puissance telle qu'il n'aurait su estimer son âge avec certitude, mais plus encore elle dégageait quelque chose qui touchait directement ce qu'il y avait de plus vampirique, de plus inhumain en lui. Il s'était pourtant d'abord méchamment méfié de l'arrivée de la Dame de Lucius.
    Et pour cause... Que ce fut l'instinct ou d'avoir trop fréquenté de politiciens de tous lieux et toutes époques, Claudius avait trouvé le comportement du nouveau venu suffisamment faux et avec une arrogance trop sûre de sa supériorité, pour prendre le risque de ne pas le garder à l'œil attentivement. D'où venait cette assurance d'ailleurs, Lucius était nettement plus jeune et n'aurait pas pu marcher sous le soleil. Pourtant il avait une façon de se comporter que son aîné traduisait par "menace". Aussi restait-il également toujours attentif aux pensées du nouveau venu, prêt à sauter sur la moindre faille lui permettant de découvrir quels étaient les projets de son cadet. L'ancien Hittite n'attendait qu'un faux-pas, un prétexte, pour se débarrasser de Lucius. Il avait mis en garde Marcus et Vistilla, mais le premier n'en avait pas tenu compte. Pas de quoi s'étonner, Marcus avait perdu son grand amour depuis que Claudius était arrivé à Rome, sans compter leur façons de "vivre" si clairement différentes. Néanmoins dans les circonstances, le vieux vampire s'exaspérait de voir que des conseils qui n'étaient destinés qu'à garantir leur protection et leur liberté à tous les trois, tombaient dans l'oreille d'un sourd. Eh oui, aussi surprenant que cela puisse paraître, il aimait bien Marcus même si, et peut-être parce que, il lui semblait parfois qu'ils n'appartenaient pas à la même espèce tant ils différaient sur bien des points. En revanche des scrupules, des regrets ou de la culpabilité pour avoir brisé le couple qu'il formait avec Vistilla, Claudius n'en avait jamais ressentis. Ce n'était plus dans sa nature depuis longtemps, à croire que sa conscience avait été trop encombrée pour pouvoir se charger de nouveaux remords. Quoiqu'il en soit, le Romain avait bien mal choisi le moment et la façon de lui faire payer, de l'avis du Hittite.
    Enfin, désormais on ne saurait jamais où tout cela aurait mené. Tant mieux.

    Les routes s'agitaient déjà, la campagne s'éveillait, d'autant plus tôt que chacun savait que la journée serait d'une chaleur étouffante. Ce n'était pourtant pas le moment de baisser la garde, pas jusqu'à ce que le soleil ait dépassé l'horizon.
    Ils avaient découverts leur nid, où se cachaient leurs adversaires durant la journée. Mais la plupart d'entre eux n'y dormaient pas et se contentaient d'attendre la disparition du soleil. Ce qu'il fallait aux Romains maintenant, c'était un moyen d'exposer leurs ennemis à l'astre diurne. Ce qu'il fallait, c'était trouver un moyen d'attirer le plus grand nombre loin de ce nid, tandis que l'un d'entre eux irait condamné l'accès du repère des fanatiques. Au matin, ils n'auraient plus de refuge, beaucoup mourraient alors et les survivants, ceux qui auraient eu l'opportunité de se trouver une cachette de fortune seraient alors vulnérables face à Nemenrê et Claudius. Mais il s'agissait de bien calculer son coup, de faire en sorte que ni la diversion, ni la disparition du nid des jeunes vampires n'entraîne des pertes dans les rangs romains. D'abord pragmatiquement parce qu'ils étaient déjà trop peu nombreux, et aussi peut-être parce qu'en quelques semaines, la nécessité de s'allier, d'accepter de confier ses arrières aux autres ou au contraire de surveiller les leurs, tout cela avait tant coûté qu'il était inacceptable que ce fut pour voir l'un d'entre eux disparaître.
    Le soleil commença de déverser des rayons rosés d'une douceur qui présageait mal de la dureté avec laquelle il frapperait quelques heures plus tard. Nemenrê surgit non loin. Il ne l'avait pas senti venir, d'aucune façon, et sentit de nouveau un curieux respect pour l'Égyptienne. Elle eut un signe de tête et disparut comme elle était venue. Claudius repartit alors de son côté : pour quelques heures, la paix était assurée. Jusqu'au prochain coucher de soleil.


    Dans la pièce qui lui servait de chambre, Vistilla était étendue sur l'épais matelas de plume qui lui servait de lit. Elle était assez vieille maintenant pour ne pas être obligée de dormir durant le jour, aussi Claudius supposa-t-il que c'était en raison de l'agitation de la nuit passée qu'elle s'y était néanmoins plongée. Dans le peu de lumière qui filtrait jusque dans la pièce, ses boucles cuivrées auraient fait paraître de trop le moindre ornement, le moindre bijou. Elles moussaient autour de ses épaules et de son visage à la peau lisse et marmoréenne. Glaciale sous les doigts qu'il passa légèrement sur la chair veloutée. Malheureusement, aucune pulsation ne la faisait frémir, aucun souffle ne soulevait sa poitrine, aucune chaleur ne rougissait ses joues.
    Naturellement, il connaissait les sentiments qu'elle nourrissait pour lui. Ils l'avaient plus touché qu'il n'aurait cru, et sans doute même plus qu'il ne le pensait. Seulement elle exigeait de lui de renoncer au mode de vie qui était le sien depuis des siècles. Une existence légère, sans attache ni contrainte, pleine des plaisirs de l'existence... A quoi bon être immortel si c'était pour y renoncer ? Sans compter que d'une manière indéfinissable, latente, il devinait que c'était également une condition sine qua non pour éviter, au mieux, la mélancolie. Plus il refusait d'abandonner ses penchants libertins, plus il sentait la tension monter chez elle. Claudius sentait venir l'ultimatum. Il était possible que celui-ci n'ait pas encore été posé uniquement à cause du danger qui les assiégeait. Le vampire avait déjà fait une surprenante entorse à ses habitudes : il était resté à Rome plus que dans aucune autre ville. S'il continuait de faire quelques expéditions et quelques voyages, la distance parcourue n'était plus aussi grande, le temps d'absence plus aussi long. D'ailleurs c'était bien le nœud de la situation, il finissait toujours par revenir dans la cité latine. Elle devenait, année après année, un lieu familier auquel il tenait, sa ville. Or dans l'origine de ce phénomène, Vistilla n'était pas étrangère. C'était déjà beaucoup pour un être tel que lui. Et ce serait tout, il ne renoncerait à rien d'autre. Raison pour laquelle, la tendresse dont il faisait preuve ce matin, il s'en serait sûrement gardé si elle avait été éveillée. Tôt ou tard, il faudrait qu'elle se rende à l'évidence, mieux valait qu'il ne lui donne pas d'illusions par ce genre de gestes.



    Respublica

    Rome. Le nom prenait tout son sens par une journée pareille. Tous les citoyens s'étaient accumulés le long du parcours du triomphe. Ça riait, chantait, criait, ça dansait, sautait, courait. Les bâtiments jouxtant le trajet qu'effectuerait le général victorieux, avaient été décorés, de nombreuses rues arboraient d'élégantes arches en bois, ornées de fleurs et de tissus multicolores. Les statues avaient été nettoyées, arborant leurs nombreuses couleurs ou se paonant de leur bronze rutilant. L'air embaumait l'encens que les temples mettaient à brûler sans compter sur leur parvis. C'était une fête pour les sens, la vitalité de la cité exposée dans toute sa splendeur. Parce que Rome était une République, chacun de ces hommes et femmes prenait cette victoire comme la sienne.
    La rumeur enfla, les cris et les acclamations s'amplifièrent d'un coup. Alors, s'engageant enfin sur la Via Sacra, on aperçut Scipion, que tous appelaient désormais l'Africain. On aurait pu croire que les hourras avaient atteint leur faîte avec l'étalage des richesses de Carthage. C'était après tout l'annonce de temps infiniment plus clément, un temps où l'or et donc le blé, ne manquerait pas. Mais plèbe et soldats trouvèrent en eux de nouvelles forces pour hurler leur soutien et leur admiration, donnant de la voix comme s'il souhaitait qu'elle dépassât celle des autres et atteignît les oreilles du général. C'était étonnant la puissance de leurs poumons quand on songeait à leur fragilité.
    Le temple de Jupiter Capitolin fut atteint et le triomphateur descendit dignement de son char. Un silence recueilli tomba. La piété, c'était une des vertus du Romain et ce jour-là, chacun voulait être digne de la réputation de sa cité, comme si être citoyen devenait un titre de haute noblesse. Oh pendant des semaines, il était probable que les étrangers aient à subir les moqueries ou la morgue de quelques citoyens. Scipion leva la lame et égorgea le taureau avec une maestria qui avait dû faire merveille sur les champs de bataille... Une clameur extraordinaire éclata alors, tandis que le vainqueur de Carthage brandissait l'arme sacrificielle teintée de sang. Les festivités étaient ouvertes, et pour le coup, avec cet afflux soudain de richesse, il y aurait à manger pour tout le monde.

    Claudius se sentit observé. Rien de surnaturel, il est à la portée de la majorité de sentir les regards des autres. Ce n'était que la toute jeune femme d'Apius Gracchus. Lorsqu'il croisa son regard, elle rosit et détourna ses yeux sombres aux longs cils de biche vers les soldats. Le vampire eut un bref sourire en coin au souvenir de ce qui provoquait un tel rougissement. A l'annonce du triomphe, la jeune femme avait déploré que leurs entrevues ne pourraient plus se poursuivre aussi facilement, puisque son époux revenait sain et sauf de la guerre. En vérité, Claudius était ravi du retour du cocu qui lui fournissait ainsi un prétexte parfait pour cesser de la voir. Pas d'attache, jamais, et la jeune femme avait commencé de faire preuve de jalousie. Il n'était que temps de passer à autre chose. Son regard à lui retourna à Scipion. Le général était plein de morgue, tant que s'il n'avait été celui qui avait rendu Rome à elle-même, le peuple l'aurait haï. La plèbe haïssait toujours tout ce qui ressemblait de près ou de loin à un roi. En fait, peut-être cela arriverait-il. Le vampire en avait vu des étoiles monter et redescendre, son intérêt pour le vainqueur ne dura donc que le temps du triomphe. Scipion avait été finalement pour lui comme un acteur de théâtre mais dans un décor grandeur nature. Ces temps-ci, il goûtait bien plus les combats des gladiateurs. Les guerres, les batailles, il connaissait déjà. De son propre avis, elles n'avaient d'ailleurs aucun intérêt à être observées, au contraire. Vécues peut-être, mais il s'agissait là de questions de philosophie, de choix de vie. En revanche, que combattre devint un art esthétique, ça c'était une nouveauté. Les enchaînement offensifs, défensifs, de feintes, avec toutes ses codifications, étaient aussi élégants que brutaux. C'était même un art intellectuel, un art de stratégie, au point que même le vampire fut parfois incapable de prévoir qui sortirait vainqueur d'un duel. C'était passionnant.

    "Aulius Claudius Arretio ! Quelle bonne fortune m'offre les dieux : rencontrer un ami dès ma libération de la légion ! Ave !
    - Marcus Porcius Cato, les dieux ont dû te jouer un mauvais tour : te faire rentrer à Rome pour assister à une telle débauche de luxe ce jour et des dieux savent quoi la nuit ! Ave ami austère.
    - Encore une fois je ne suis pas pour l'abstinence mais pour la tempérance ! Tu as vu la Grèce ? L'Asie ? A force d'excès, ils deviennent gras et adipeux. Et ne font pas le poids face à nos légions ! Je n'ai rien contre le vin et l'or, et qu'on aime les jolies femmes, soit ! Mais que chacun garde à l'esprit ce qu'il doit à Rome !" Claudius éclata d'un rire bref mais clair. "Allons Cato, nous ne sommes pas au Sénat, nul besoin de me convaincre. Et puisque tu fais l'éloge du vin et des jolies femmes, puis-je t'offrir une coupe au In Praelio Leo ?
    - Volontiers !"
    Quelques minutes plus tard, Cato, dignement assis et drapé dans sa toge comme si elle était une seconde peau, jeta un regard matois à son interlocuteur par-dessus sa coupe. "A quoi peut donc bien s'occuper les membres de notre nobilitas lorsqu'ils ne portent pas les armes ?
    - A qui dois-je répondre ? L'ami ou le questeur de Scipio, furur edile curule ?
    - .. Comment ?
    - Tout se sait à Rome, pourvu qu'on sache ouvrir ses oreilles." Cato réfléchit un instant puis posa fermement sa coupe et l'éloigna de sa main. "Au questeur.
    - Au questeur je dirai qu'il y a deux poids deux mesures. Il y a une première nobilitas, les Fabii les premiers, qui se sont efforcés de maintenir Rome dans la voie que nos ancêtres lui ont fait prendre. La plèbe et même certains chevaliers peuvent aujourd'hui reprocher sa prudence à feu Fabius Cunctator, à présent que l'or coule à flot. Mais sans lui... Ses émules se sont faits un devoir de s'assurer de la stabilité de la cité pendant que nos légions partaient pour Carthage. La seconde nobilitas, si elle ne brille pas par son goût pour le travail, n'a de cesse d'encourager les arts, pour la gloire de Rome, et tente de faire venir..
    - Des Grecs !
    - Entre autres. Elle est toute entière derrière Scipio, et pour cause. Notre glorieux chef de guerre a, je crois, fait savoir qu'il souhaitait une ouverture à l'Orient pour ne pas perdre en culture l'avantage que nous avons en armes. Mais tu dois mieux le savoir que moi, questeur.
    - Je connais l'avis de l'Africanus. Mais j'ignorais qu'il était tant soutenu. Ont-ils donc perdu toute dignité, par Junon ?! Nous ne sommes pas comme ces Orientaux dirigés par de gros tas, incapables de rien faire eux-mêmes !" Claudius secoua la tête, sourire fin aux lèvres. Vilipender l'Orient d'une manière générale, c'était un des dadas de Cato. Si cela pouvait souvent friser l'exagération, ce n'était en fait qu'une réaction face à la fascination qu'exerçaient la Grèce et l'Anatolie sur de nombreux esprits romains. Cato était loin d'être un imbécile, il était conscient de l'origine de l'expansion rapide de Rome et parfaitement patriote, sa plus grande frayeur était de voir sa Cité s'écrouler un jour, non face à un ennemi plus fort, mais par pure mollesse. Aussi n'hésitait-il pas à faire preuve de provocations de temps à autres. Il pensait en outre que laisser entrer un peu d'orientalisme, fût-ce même à bon escient, ce serait ouvrir définitivement la porte à tous les excès qui s'accumulaient derrière.
    "Allons. Scipio est le vainqueur, nous lui devons de nous appeler romains aujourd'hui encore. Bien sûr qu'il est soutenu. Sans compter qu'il a belle allure, ils n'en demandent pas plus. Si je peux me permettre un conseil, non au questeur mais à l'ami, ne criez pas trop fort votre opposition, ou bien je ne pourrai jamais me vanter d'avoir un edile curule de ma connaissance.
    - Je ne peux pas me taire. J'ai appris que depuis Zuma, certains ont renoncé à toute activité constructive : ils laissent le moindre travail à leurs nouveaux esclaves ! Des Romains, oisifs ? Peuh !
    - Tu n'obtiendras pas le soutien de la nobilitas par de tels discours. Les faire culpabiliser ? Mauvaise idée.
    - Tu parlais d'une première plus digne et..
    - Et avec ses défauts aussi. Et tu ne viens pas d'une famille noble.
    - Ah ! Au moins sais-je la valeur du travail.
    - Là, tu vois. Un autre que moi, tu l'aurais vexé." Cato leva immédiatement un regard perçant et intelligent vers son interlocuteur, mais se détendit lorsqu'il vit le sourire ironique. "Très bien. Et quel conseil me donnerait l'ami alors ?
    - Oublie la noblesse. C'est la plèbe qui te soutiendra.
    - J'aimerais, j'y ai souvent pensé. Mais elle est changeante.
    - Il y a cependant un point sur lequel elle ne changera jamais : elle en voudra toujours aux plus riches, aux plus puissants. Elle hait les rois. Nous venons de fêter la victoire, prends patience, ils seront bientôt déçus de voir que l'or de Carthage va d'abord dans les caisses des patriciens plutôt que dans leurs poches, ils verront la morgue de Scipio. Tu auras alors le soutien qu'il te faut et la légitimité républicaine.
    - Je me suis souvent demandé pourquoi tu n'avais jamais visé des charges étatiques. Tu pourrais finir sénateur si tu le souhaitais.
    - Je n'y ai pas intérêt".

    L'intérêt du vampire c'était plutôt de nouer des relations amicales avec les grands de chaque époque. C'était un moyen efficace de se préserver des soupçons et surtout de mener la vie qu'ils souhaitaient. Cela garantissait aussi la préservation de leurs biens lorsqu'il fallait disparaître quelques temps pour qu'on ne réalise pas qu'ils ne vieillissaient aucunement. A tour de rôle. Et tout cela en gardant un statut privilégié, en remplissant les caisses de leur maison. Utiliser ses pouvoirs pour donner des informations, des conseils, voire de rendre quelques services à qui saurait s'en souvenir, ne lui posait aucun problème de conscience. C'était un peu comme de jardiner, comme de cultiver sa terre pour sa subsistance, il fallait fertiliser ici ou au contraire arracher ou couper là. Faire des dons à la plèbe ou contribuer à ruiner la réputation d'un homme, c'était pour lui du pareil au même. S'il en venait parfois à apprécier réellement tel ou tel individu, Claudius avait oublié presque pour de bon qu'il avait été l'un d'entre eux bien des siècles plus tôt, un être humain. Mais trop de temps s'était écoulé sans craindre la mort, la vieillesse et la maladie, sans sentir la fragilité d'un corps vivant. Trop de temps à vivre selon les lois propres à sa race, avec ses propres moyens. La mélancolie des temps passés aurait pu ralentir un tel processus, mais en la refusant, en la niant farouchement, il l'avait probablement accéléré. Les rares fois où la nostalgie le rattrapait, de façon souvent imprévisible, comme une bulle qui éclate, il mettait toute son énergie à se plonger encore dans les plaisirs de l'existence jusqu'à ce qu'elle soit noyée sous l'afflux d'informations sensuelles, spirituelles et intellectuelles. Il mettait aussi un point d'honneur à ce que ces baisses de régime n'affecte en rien son attitude. Oubliée de nouveau pour des décennies, la mélancolie, jusqu'à la prochaine rechute.
    Il n'ignorait pas que cette façon de penser et d'agir ne faisait pas partie de ses qualités aux yeux de Marcus et Vistilla, le premier pour l'insensibilité, la seconde pour la légèreté. Aussi surprenant que cela puisse paraître étant donné les conditions qui avaient caractérisées leurs premières rencontres, c'était encore Lucius qui y avait le moins à redire. Même après le siège dont ils étaient sortis vainqueurs, ça n'avait pas été sans mal. Claudius gardait à son égard une méfiance viscérale et s'il avait accepté de côtoyer Lucius, de le savoir à Rome, au début cela avait été une excellente chose qu'ils n'aient pas à partager le même foyer. La tension s'effaçait cependant avec les années.



    Imperium – From Rome to L.A.


    Un an seulement après sa discussion avec Cato, le clan romain s'était enrichi d'une toute jeune vampire. Gnaea. Il suffisait de jeter un regard sur elle pour comprendre pourquoi Hannibal en avait fait sa concubine. C'était trivial, mais ce genre de détails influençait nettement Claudius. Avec le temps cependant ça n'en aurait plus eu du tout si seulement elle n'avait pas révélé une personnalité à la hauteur de sa beauté. En peu de temps, elle était devenue, en dépit de sa jeunesse, une figure incontournable. Et puis elle avait ce quelque chose d'apaisant qui ne manque pas d'être nécessaire lorsque l'on vit à plusieurs dans un même lieu, surtout avec des personnalités et des caractères aussi différents.

    Le temps était aux découvertes d'ailleurs semblait-il. Ils découvrirent les deux autres clans, d'autres "anciens". Bientôt ils devinrent les Treize.


    Et les siècles s'étaient de nouveau succédés. Rome était tombée, comme tombait finalement tous les empires. Les vampires leur survivaient toujours. Les hommes plus tard, parlèrent de Moyen-Âge. Qu'y avait-il pourtant de si moyen ? Claudius se le demanda souvent. Les arts avaient pourtant pris une nouvelle jeunesse avec de nouvelles formes, de nouvelles couleurs. Des civilisations mal connues, des façons de vivre loin de l'urbanité romaine, s'épanouissaient accouchant d'autant de trésors que d'horreurs. Comme toujours. Question de goût. Eh bien lui, il l'avait bien aimé cet âge moyen, parfait pour les voyages tant les disparités se faisaient grandes entre une région et une autre. Il y avait les scriptoria irlandaises, léguant des manuscrits extraordinaires, les bijoux d'or et de rubis cloisonnés des Germains, il y avait les églises qui avaient plus d'intérêt que la nouvelle religion qu'elles abritaient. Il y avait des frontières si floues qu'elles lui rappelaient sa propre époque, et tous ces peuples aux alliances fluctuantes et affrontements nombreux. Bon sang, ça c'était de la vie à l'état brut ! Pas d'esclave au début, pas de serfs, juste des hommes libres.
    Comme la République romaine cependant, cet âge libre mais dangereux s'effondra lentement face aux appétits de pouvoir des plus riches. Au tournant du premier millénaire du Christianisme, naquirent la féodalité et un nombre incalculables de nouvelles règles laïques et religieuses. Au point de le voir fuir vers l'Orient découvrir les splendeurs de l'Islam, son raffinement, son émulation intellectuelle. Pourtant l'époque le voyait revenir souvent à Rome en passant par Venise, ce qui lui permit d'apprécier un autre élan, celui des cathédrales.
    En revanche la Renaissance... Le rejet, ou plutôt l'exaspération fut telle qu'il repartit pour la première fois pour l'une de ces longues expéditions qui avaient fait ses premiers siècles vampiriques. Vraiment ? Le retour à la gloire de Rome ? Comment pouvaient-ils vraiment penser faire naître une grande civilisation en ne se servant que des ruines d'une autre ? Sans compter le déclin définitif de l'hygiène sous des prétextes fallacieux, et surtout surtout les chasses aux sorcières et les guerres de religion. La majorité de la population, vivant sous le joug de ses seigneurs depuis trop longtemps, perdait de son intérêt. Autant le dire clairement : il n'aimait pas les hommes de cette époque. Il était donc reparti pour l'Est, prenant le chemin de Samarkand et ses extraordinaires coupoles, puis l'Inde et la Chine qu'il n'avait pas revues depuis des siècles. Des temples couverts de sculptures, et ma foi, des sculptures qui réussirent à surprendre un libertin de plus d'un millénaire. Et des villes avaient surgi partout, de nouveau il était étonné par des mentalités et des formes si différentes de ce qu'il connaissait qu'il lui était difficile de choisir une direction aux dépens d'une autre. La route de la soie surpassait ses espérances.
    Le long retour, il choisit de le faire comme la première fois. Et quelle surprise ! Mis à part les nouveaux sanctuaires bouddhiques, le mode de vie n'avait pas beaucoup changé dans les montagnes et dans les steppes. S'il n'avait pas pu marcher sous le soleil, il se serait cru jeune de nouveau.
    Revenant à Rome, Claudius avait appris la découverte d'un "Nouveau monde". Si l'idée était excitante, il avait quitté sa cité, son clan, depuis si longtemps qu'il ne ressentit aucun empressement. Pourtant décidément l'Europe ne le passionnait plus autant que lorsqu'il était arrivé des siècles plus tôt par le Danube. Même la montée de l'humanisme de l'intéressait guère. Il savait déjà que tôt ou tard, cette philosophie s'écroulerait à son tour. Que certains aillent même rêver à mettre un terme à la royauté et à leur dieu, c'était en fin de compte tout à fait dans l'ordre des choses. La roue tourne.
    Alors jusqu'au XIXème siècle, bien qu'évitant de s'absenter aussi longtemps qu'il l'avait fait durant la Renaissance, ce ne fut qu'enchaînement de voyages à l'ouest, au sud, au nord, à l'est, revenant sans cesse à Rome pour mieux décider de la prochaine destination. Aussi peut-être parce qu'au fond, il attendait que la roue ait fini de tourner et que l'Europe s'épanouisse de nouveau. Retrouver cette flamme qu'il avait découverte à Rome, revoir la naissance d'une grande civilisation, la voir grandir, c'était au fond un phénomène qu'il rêvait de revoir. Ce fut le cas avec le début de l'ère industrielle. Puis l'explosion du XXème !

    Quant à eux, les Treize, ils semblaient être les seigneurs de ce monde. Non pas comme des tyrans ou des empereurs, non pas comme des administrateurs, des régisseurs. Ils se trouvaient tout simplement en haut de la chaîne alimentaire et de loin. L'âge, l'expérience et la puissance leur offraient une liberté incommensurable. Ou comment allier les plaisirs de spectateurs et d'acteurs sans en contracter les désavantages.
    Jusqu'à l'arrivée des extraterrestres. En soi, c'était une nouveauté de plus. Après tout l'homme se tournait de plus en plus vers l'espace ces derniers temps. C'aurait été une nouveauté de plus si les Egyptiens ne s'étaient pas avérés les parasites les plus dangereux qui soient. Les défauts de ces créatures, Claudius s'en serait sûrement foutu comme d'une guigne si elles n'avaient été si puissantes et entreprenantes. Les hommes étaient très loin d'être dépourvus de défauts, cela ne l'avait jamais empêché de considéré leur survivance comme nécessaire à de nombreux points de vue. Mais ils étaient sans cesse dans le renouvellement, un bas pour un haut, une apogée pour un déclin, une régression pour une avancée, une catastrophe pour une embellie. Les Egyptiens n'étaient capables que de destruction si l'on se fiait à ce qu'il avait appris de leur histoire, ce qui signifiait qu'on allait droit vers une éternité morne, stagnante et polluée s'ils arrivaient à leurs fins. Le vampire ne pouvait admettre que l'incroyable vitalité que portait l'être humain soit réduite à un asservissement revenant à son anéantissement. Ce ne pouvait être envisageable.
    Aussi quand apparurent à leur tour les Cylons, il accepta l'idée du pacte Cypire. Sans adhérer à l'idée d'une résolution pacifiste du conflit, ne pouvant s'empêcher d'ironiser sur les résultats d'une telle méthode. Cela marcherait peut-être dans leur monde, mais sur Terre, il en allait différemment.
    Claudius ne tergiversa donc guère avant de rejoindre ses pairs à L.A.
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Dunlaïr
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MessageSujet: Re: Claudius - Romanus   Ven 25 Juin - 20:36

Comment le dire ?
J'ai adoré, tout simplement, et j'espère que personne ne sera rebuté par la longueur, parce que ta fiche mérite vraiment d'être lue et relue. Claudius n'est plus du tout ma création et je suis heureux d'avoir découvert ce personnage subtil à l'histoire diablement prenante. J'ai, avec surprise, apprécié le passage sur le Moyen-Âge qui d'ordinaire est déprécié, et inversement pour la Renaissance. Mais je vais devoir arrêter de complimenter sur les passages de l'histoire de Claudius, car la liste serait longue. J'ajoute juste que les descriptions des relations avec les autres personnages vacants sont parfaits comme ça, rien à ajouter ni à retirer.

Pour parler administration, n'oublie par de remplir les items bleus dans ton profil et de générer ta feuille de personnage appelée "mes liaisons dangereuses".

Bref, bienvenue, et amuse-toi bien ici !

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Claudius

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MessageSujet: Re: Claudius - Romanus   Ven 25 Juin - 21:46

Merci ! Je suis vraiment contente que ça t'ait plu ^^.
Je file m'occuper de tout ça.
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Nawel Ialenkaï

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MessageSujet: Re: Claudius - Romanus   Sam 26 Juin - 13:12

Bienvenue,

Je pense que Dunlaïr a tout dit, ton histoire est palpitante, enrichissante et passionnante. Il y a une bonne longueur qui peut être repoussante, mais ton histoire en vaut vraiment le détour. Bravo !

Amuse toi bien dans cet antre

Au plaisir
Nawel

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Jewel A. O'Siodhachain

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MessageSujet: Re: Claudius - Romanus   Sam 26 Juin - 15:58

*avant d'avoir lu la fiche*

Tout ça ! Rolala.. allez, courage !

*après avoir lu la fiche*

C'est fini ? Roooh, dommage ^^
Pour faire un gros plagiat dans les règles de l'art : une histoire passionnante et enrichissante. J'ai appris des trucs ^^

Bienvenue à toi vampire des millénaires ! cheers
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Claudius

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MessageSujet: Re: Claudius - Romanus   Mar 29 Juin - 20:35

Merci ! Rougit
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MessageSujet: Re: Claudius - Romanus   

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Claudius - Romanus

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